De Lilian Thuram à Yan Diomandé, le fardeau de la suspicion sur l’âge des footballeurs noirs

Comme le jeune prodige ivoirien, de nombreux footballeurs noirs sont accusés de mentir sur leur âge. Si des fraudes ont existé pour certains joueurs africains, cette suspicion pèse aussi sur des joueurs nés en Europe, sur fond de racisme hérité de l’époque coloniale.

Le Monde  – Le talent du footballeur ivoirien Yan Diomandé n’est pas passé inaperçu lors de la Coupe du monde 2026. Courtisé par les plus grands clubs du monde, le jeune ailier du RB Leipzig, en Allemagne, va rejoindre le Real Madrid, pour un transfert record estimé à 125 millions d’euros, comme l’a annoncé le club madrilène jeudi 6 août.

Mais depuis son éclosion aux yeux du grand public, le prodige voit son honnêteté remise en cause : sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes, mais aussi certains journalistes, l’ont accusé ces dernières semaines d’avoir fraudé sur son âge (19 ans) en se faisant passer pour plus jeune qu’il ne l’est réellement, dans le but d’exagérer son potentiel. Accusations qui ne se fondent sur aucune preuve.

Yan Diomandé est loin d’être un cas isolé. Les suspicions concernant l’âge des footballeurs natifs de pays africains sont très anciennes, et se nourrissent de cas rares – mais réels – de falsification. Plusieurs joueurs, comme le Sénégalais Guirane N’Daw, ont d’ailleurs admis avoir minoré leur âge pour plaire aux clubs professionnels européens. Certains ont même été sanctionnés par la Confédération africaine de football ou par leurs fédérations nationales pour avoir falsifié leur identité. C’est notamment le cas du Camerounais Wilfried Nathan Douala, qui a au moins six ans de plus que l’âge qu’il avait déclaré, comme l’avait révélé Le Monde en 2024.

Pour autant, « les joueurs africains demeurent les premières victimes d’un système qui les pousse à frauder afin de maximiser leurs chances d’être recruté par un club européen », précise Nicolas Bancel, directeur de l’Institut des sciences du sport à l’université de Lausanne, en Suisse, et spécialiste du fait colonial. La majorité d’entre eux viennent d’un milieu très précaire et voient dans le football un moyen de s’émanciper de leur condition.

« Noir, donc forcément africain »

Les joueurs noirs nés sur le continent européen ne sont pas non plus épargnés par les soupçons sur leur âge. L’ancien international français Lilian Thuram raconte avoir lui-même « subi ces préjugés au cours de [son] enfance » lors de son arrivée dans l’Hexagone depuis la Guadeloupe. « On sait très bien que chez vous, on vous déclare longtemps après votre naissance, car vous habitez dans la brousse », lui disait-on lorsqu’il réalisait ses premiers exploits sur un terrain de football.

Le champion du monde 1998 avait beau rappeler que la Guadeloupe était un département français, on le renvoyait au fait qu’il était « noir, donc forcément africain ». « Pour beaucoup, j’avais choisi ma date de naissance, car je suis né le 1er janvier », poursuit l’ancien défenseur. Chargée historiquement, cette date de naissance a longtemps été attribuée par défaut aux personnes immigrées par l’administration coloniale française.

Des entraîneurs aux joueurs, en passant par les parents autour du terrain, les commentaires remettant en cause l’âge des joueurs noirs de football font partie « de la culture football » et sont parfois prononcés sur le ton de la rigolade, « sans prendre en compte le caractère très raciste de ces blagues », déplore Lilian Thuram, qui a créé à sa retraite une fondation d’éducation contre le racisme. Un cadre du football français reprend d’ailleurs le stéréotype lorsqu’on l’interroge sur le sujet : « Dans les banlieues, il y a des “chauffeurs de bus” qui jouent dans les équipes de jeunes. »

« Imaginaire colonial »

Cette tendance à scruter l’âge des footballeurs noirs nés dans les pays européens relève d’« un fantasme raciste issu d’un imaginaire colonial, souligne Claude Boli, historien du sport et auteur de Noirs en bleu : les couleurs qui ont fait l’équipe de France de football (Solar, 2025). Cela renvoie à des stéréotypes de qualités physiques supposées naturelles, qui feraient du joueur noir un défenseur robuste ou un attaquant très rapide ». Le footballeur noir « n’est pas imaginé comme un meneur de jeu, comme un stratège ou, plus directement, comme quelqu’un d’intelligent », poursuit le chercheur.

A l’instar de Lilian Thuram, le footballeur belge Romelu Lukaku, né à Anvers (Belgique), a subi les mêmes suspicions concernant son âge au début de sa carrière. Son ancien agent Mino Raiola a raconté au média suédois Expressen que la mère de l’attaquant apportait l’acte de naissance de son fils lors de ses matchs lorsqu’il était adolescent, afin de faire taire les doutes. Des photos et des vidéos sorties de leur contexte ont également été utilisées sur les réseaux sociaux pour accuser le phénomène espagnol Lamine Yamal de mentir sur son âge.

Des dénigrements similaires ont visé récemment plusieurs joueurs noirs évoluant dans le championnat de France. « Il a 16 ans depuis combien d’années ? », « Sur la photo on dirait qu’il a déjà 30 ans », ou encore « 16 ans ? Mais oui bien sûr, on va vous croire », pouvait-on lire sous les publications de plusieurs médias sportifs après les premières apparitions en Ligue 1, en 2025, de l’Anglais Brian Madjo (17 ans) – aujourd’hui joueur d’Aston Villa.

Le jeune joueur du Stade de Reims Khalil-Liam Kie a subi les mêmes attaques après la signature de son premier contrat professionnel, en 2025. Face à la multiplication de messages remettant en cause l’âge du joueur, le club rémois avait dénoncé « la vague de commentaires à l’égard d’un adolescent de 16 ans en construction personnelle et professionnelle ».

Discréditer les performances

« Plus grand », « plus fort », « plus costaud ». Ces qualificatifs accompagnent régulièrement les discours mettant en doute l’âge de ces jeunes footballeurs. Ces préjugés liés aux corps des Noirs remontent au XVIIe siècle, lorsque les scientifiques « inventent le concept de “race humaine biologique” », validant ainsi des théories supposant « une résistance, une force et une robustesse ancrées et naturelles chez les personnes noires, ce qui permet de justifier l’esclavage et la colonisation », explique Delphine Peiretti-Courtis, historienne à l’université d’Aix-Marseille et spécialiste des stéréotypes raciaux sur les corps noirs.

Bien que remis en cause par la science au cours du XXe siècle, ces préjugés racistes sur les aptitudes physiques des personnes noires se propagent dans le monde du sport. A partir des années 1920, les corps de nombreux athlètes afro-américains à succès, dont celui du quadruple champion olympique Jesse Owens (1913-1980), sont examinés pour déceler un particularisme biologique afin de comprendre leurs exploits. Cette approche valide ainsi la perception de « l’homme blanc, issu de l’élite sociale, comme la norme et le point de référence pour décrire et classifier les corps », résume Delphine Peiretti-Courtis.

Dans cette optique, voir exceller des sportifs noirs paraît donc suspect aux yeux de certains. Claude Boli y voit même une façon de discréditer les performances des joueurs noirs les plus talentueux : « S’il joue aussi bien, c’est qu’il n’a pas l’âge qu’il prétend avoir, se disent alors ceux qui se permettent de les juger. » La suspicion est « l’une des caractéristiques du racisme », abonde Lilian Thuram. « Si tu es performant, c’est qu’il y a forcément de la triche. »

 

 

 

 

Source : Le Monde – (Le 06 août 2026)

 

 

 
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