Dans la Corne de l’Afrique, le réveil diplomatique de l’Arabie saoudite

Le royaume saoudien a récemment laissé éclater au grand jour sa rivalité avec les Emirats arabes unis dans le cadre du conflit yéménite. Leur affrontement à distance prend également de l’ampleur de l’autre côté de la mer Rouge, en Afrique de l’Est.

Le Monde   – L’Arabie saoudite semble plus que jamais déterminée à agir sur la rive africaine de la mer Rouge, un espace qu’elle considère comme un sanctuaire vital pour sa sécurité nationale face à son rival des Emirats arabes unis (EAU), et un levier essentiel de son développement économique.

Symptôme de cet activisme diplomatique : le 7 janvier, alors que le ministre des affaires étrangères saoudien, Fayçal Ben Farhan Al Saoud, s’entretenait à Washington de la sécurité « du Yémen et du Soudan » avec son homologue américain, Marco Rubio, son vice-ministre, Walid Ben Abdulkarim, se trouvait à Port-Soudan, la capitale de facto du gouvernement du général soudanais Abdel Fattah Al-Bourhane, pour échanger sur le conflit en cours dans le pays.

« C’est un géant qui se réveille lentement mais sûrement, pour stabiliser les rives de la mer Rouge face à des Emirats qui parient sur la déstabilisation des Etats africains », souligne un diplomate occidental en poste en Afrique de l’Est. Riyad cherche à regagner en influence dans la Corne de l’Afrique face à Abou Dhabi, qui a investi massivement ces dernières années pour tisser des alliances au Soudan, en Ethiopie et en Somalie.

L’opposition entre les deux puissances a éclaté au grand jour, le 30 décembre, sur le terrain yéménite. L’Arabie saoudite a bombardé une cargaison d’armes en provenance des Emirats arabes unis et à destination des séparatistes yéménites du Conseil de transition du Sud (CTS), avant d’accuser Abou Dhabi d’agir de façon « extrêmement dangereuse » au Yémen.

Soutien au général Al-Bourhane

L’engagement saoudien sur la rive ouest de la mer Rouge a été visible le 19 novembre 2025, lors de la visite du prince héritier Mohammed Ben Salman (« MBS ») à la Maison Blanche, durant laquelle il a demandé personnellement à Donald Trump de s’impliquer dans la résolution de la guerre au Soudan. Selon le journal The Economist, le dirigeant saoudien aurait même suggéré au président américain d’imposer des sanctions supplémentaires contre les Forces de soutien rapide (FSR), la milice paramilitaire qui contrôle le Darfour et qui est soutenue militairement par Abou Dhabi.

Le conflit soudanais illustre le réalignement actuel de la diplomatie saoudienne en Afrique. Longtemps perçue comme un médiateur potentiel lors des négociations intersoudanaises de Djedda, l’Arabie saoudite se rapproche désormais des forces armées soudanaises (FAS) du général Al-Bourhane, opposées aux FSR. Le leader soudanais a été reçu à Riyad avec les honneurs, à la mi-décembre, où il a été question de coopérer dans le domaine de la défense, selon plusieurs sources sécuritaires.

« “MBS” a donné son accord pour soutenir financièrement les FAS », confie une source diplomatique. L’armée soudanaise compte parmi ses soutiens l’Egypte, ainsi que la Turquie et le Qatar, deux pays avec lesquels Mohammed Ben Salman s’est réconcilié ces dernières années après une période de crise – ce qui augure d’un nouvel axe stratégique.

Le réveil saoudien fait suite à un événement survenu fin décembre 2025 dans son voisinage immédiat. Le 26 décembre, quatre jours avant les frappes saoudiennes menées dans le sud du Yémen, Israël a reconnu l’indépendance du Somaliland, une république autoproclamée et séparatiste somalienne, stratégiquement située le long du détroit de Bab Al-Mandab, en face des côtes yéménites. Le royaume saoudien a fermement condamné cette initiative, dans un communiqué conjoint avec l’Iran, le Qatar, la Turquie et l’Egypte.

L’implantation de l’Etat hébreu au sud de la mer Rouge constitue une autre ligne rouge pour Riyad, qui voit dans ce développement l’approfondissement de l’alliance tacite entre Tel-Aviv et Abou Dhabi. En effet, les Emirats entretiennent des liens étroits avec la région sécessionniste somalienne. Ils ont notamment acquis le port et l’aéroport de la ville côtière de Berbera en 2016, dont les infrastructures ont été utilisées par les renseignements émiratis le 7 janvier pour exfiltrer du Yémen le leader du CTS, Aidroos Al-Zubaïdi, selon les médias saoudiens.

Modalités de projection

Par le passé, Riyad a longtemps échoué à consolider des alliances dans la Corne de l’Afrique. Une première tentative a capoté en 2019, avec la création du Conseil de la mer Rouge, une alliance de huit pays riverains censée sécuriser le trafic maritime dans la zone, mais qui est restée une coquille vide.

Trois ans plus tôt, l’armée saoudienne avait renoncé à établir une base militaire à Djibouti malgré l’accord des autorités locales. Illustration du désintérêt saoudien pour le continent, le poste de secrétaire d’Etat aux affaires africaines au sein du ministère des affaires étrangères n’est plus occupé depuis 2023, selon le média Africa Intelligence.

« Ce fut toujours une surprise de voir les Saoudiens aussi absents sur les dossiers africains, alors que, s’il y a bien un pays qui doit s’intéresser aux développements en Afrique, c’est l’Arabie saoudite, car sa sécurité, à sa frontière ouest, en dépend », déclare Justin Lynch, directeur du think tank Conflict Insights Group.

Mais les modalités de projection de l’Arabie saoudite en Afrique ont récemment évolué, le royaume s’impliquant davantage dans les affaires de la Corne. Pour contrecarrer les ambitions maritimes des Emirats, Riyad a obtenu, en octobre 2025, la concession du port djiboutien de Tadjoura pour une durée de trente ans. Bien que ce terminal commercial dispose d’un tonnage limité, cette initiative reflète la volonté du royaume de s’implanter durablement le long des voies maritimes africaines. « Le Fonds public d’investissement saoudien a reçu pour instruction d’être plus entreprenant en Afrique dans les domaines de la logistique et de l’agriculture depuis un an », assure un homme d’affaires basé dans la Corne de l’Afrique.

Une autre crise en gestation dans cette zone a attiré l’œil de la diplomatie saoudienne : les fortes tensions entre l’Ethiopie et l’Erythrée en raison d’antagonismes frontaliers et des ambitions maritimes éthiopiennes sur la mer Rouge. Mohammed Ben Salman a invité le président érythréen, Isaias Afwerki, deux fois à Riyad en 2025, la dernière en décembre, cherchant à en faire un rempart face à l’expansionnisme du premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, et, en filigrane, de son parrain émirati.

 

 

 

 

Source : Le Monde  

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Quitter la version mobile