– La décision de retirer la victoire au Sénégal compromet le patient et coûteux travail d’acquisition des sympathies africaines et internationales que mène le Maroc depuis des années, estime le militant des droits humains Fouad Abdelmoumni dans une tribune au « Monde ».
La qualité de l’accueil et des infrastructures marocaines, que les phases finales de la Coupe d’Afrique des nations 2025 ont mise sous les projecteurs, a bien servi l’image internationale d’un Maroc en progrès. La décision du jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF), le 17 mars, de retirer la coupe au Sénégal et de l’octroyer au Maroc risque en revanche de lui causer un grand tort dans ses relations avec le reste du continent.
Le Maroc a fait de l’affaire du Sahara occidental un enjeu déterminant de sa vie interne et de ses relations extérieures. L’attraction d’importants investissements étrangers est aussi un objectif qui repose beaucoup sur l’image. La proximité du pays avec l’Europe et les accords de libre-échange avec des dizaines de pays (dont ceux de l’Union européenne et les Etats-Unis) lui permettent d’espérer la multiplication des investissements étrangers, malgré les faiblesses avérées de sa compétitivité.
Un sentiment d’urgence s’est installé au Maroc avec l’engagement de l’administration Trump à résoudre rapidement le conflit du Sahara d’une part, et la perspective de la coorganisation de la Coupe du monde de football en 2030 d’autre part. L’un comme l’autre présentent des opportunités et des risques. Au Sahara occidental, la relance des discussions pourrait aboutir à une reddition simple du Front Polisario, qui le revendique, comme à une indépendance de fait ou à l’enclenchement d’un processus de sécession. Et l’accueil d’une partie des rencontres de la Coupe du monde pourrait s’avérer un accélérateur économique, un stabilisateur politique et un instrument important de soft power, ou, à l’inverse, un gouffre financier, révélateur de l’incurie des décideurs et de l’inanité de leurs choix.
C’est ce qui explique que le Maroc ait énormément investi pour charmer nombre de pays africains. Cette politique a reposé sur des investissements importants, des dons, des réceptions somptuaires, l’accueil d’étudiants, la régularisation de migrants… Ce n’est donc pas du tout le moment de se mettre à dos les opinions publiques et les dirigeants africains.
Capital d’image dilapidé
Or, la défaite du Maroc en finale de la Coupe d’Afrique a été une grosse déconvenue pour le public local. Ce dernier avait été convaincu de l’invincibilité de son équipe par la propagande, et la compétition n’a pas été la promenade de santé attendue. Plusieurs fédérations participantes ont accusé la partie marocaine de pressions, de manipulations ou de comportements antisportifs, et la presse internationale a souvent appuyé ces accusations.
La cerise sur le gâteau a été le litige opposant les finalistes marocains et sénégalais, à la suite de la décision de l’arbitre d’accorder un penalty à l’équipe locale. En fin de match, l’équipe sénégalaise a été déclarée vainqueure de la compétition, décision contre laquelle la fédération marocaine de football a émis une réserve. Cette démarche a été prise pour un simple baroud d’honneur, un communiqué du cabinet royal marocain ayant rapidement appelé à la fraternité interafricaine. Mais le verdict de la commission de discipline de la confédération continentale a été annulé par le jury d’appel, qui a décidé d’y donner droit et de retirer la coupe au Sénégal.
Ce dernier a très mal pris la chose. Le gouvernement comme l’opinion publique ont refusé la décision du jury et déclaré soupçonner de corruption des parties au sein de la CAF. La presse africaine et la presse sportive se sont émues de la situation, et tout le capital d’image engrangé par le Maroc s’en est trouvé dilapidé.
On peut se demander à quel point le revirement de la CAF a été activement recherché par les dirigeants marocains, tant il pourrait torpiller leurs efforts de renforcement des liens avec les autres Etats africains. Il n’est pas exclu qu’il ait été orchestré et obtenu par Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football. Ministre du budget et président de la commission marocaine préparatoire de la Coupe du monde 2030, Lekjaa est donné par diverses sources pour prochain chef du gouvernement après les élections législatives prévues en septembre prochain.
Il est certain que, avec ce cadeau empoisonné, le Maroc perd beaucoup plus qu’il ne gagne, ce qui remet sur la table la question de savoir s’il y a « un pilote dans l’avion Maroc ». Le système politique marocain est réputé très centralisé et hiérarchisé, mais ses réflexes semblent émoussés. L’état de santé du monarque ainsi que ses absences répétées et prolongées du pays auraient permis la prévalence grandissante des intérêts personnels des courtisans sur les politiques de l’Etat. On ne peut exclure l’hypothèse que, en l’occurrence, le désir de Lekjaa d’apparaître en faiseur de miracles ait court-circuité les garde-fous du palais et mis en péril un échafaudage très coûteux d’acquisition des sympathies africaines.
Fouad Abdelmoumni est un militant des droits de l’homme et économiste marocain.
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