Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la polémique qui accompagne aujourd’hui la candidature de Coumba Bâ à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie.
Au moment même où la Mauritanie porte officiellement l’une de ses filles à une responsabilité internationale, une circulaire du nouveau ministre de la Culture vient offrir à ses détracteurs un argument supplémentaire pour contester la cohérence de cette ambition. Le calendrier est malheureux. La décision est politiquement maladroite. Et les interrogations qu’elle soulève sont légitimes. Mais de là à conclure que Coumba Bâ aurait perdu toute crédibilité, il y a un pas que les faits ne permettent pas de franchir. Il faut d’abord rappeler une évidence. Coumba Bâ n’a pas signé cette circulaire. Elle n’a pas davantage conçu, à elle seule, les politiques linguistiques successives de notre pays.
L’arabe est notre langue officielle. Sa promotion ne constitue ni une anomalie ni une offense à la Francophonie. Le poular, le soninké et le wolof sont également des langues nationales, auxquelles nous devons une reconnaissance effective. Quant au français, son statut et ses usages ont évolué, sans qu’il ait disparu de notre enseignement, de nos formations ou de notre vie professionnelle. La réalité mérite mieux que les affirmations absolues qui s’affrontent aujourd’hui. Oui, le français a reculé dans certaines fonctions, notamment avec les transformations de notre système éducatif. Il serait vain de le nier. Mais il demeure présent dans des secteurs importants et son enseignement continue de se développer sous d’autres formes. Les listes françaises d’homologation scolaire témoignent, notamment, de l’élargissement de l’offre d’établissements reconnus à Nouakchott.
Cela ne prouve pas que le français progresse partout. Cela suffit, en revanche, à montrer que son évolution ne se résume pas à une disparition annoncée. C’est pourquoi je refuse de transformer une phrase prononcée dans un entretien en procès général contre une candidature. On peut contester l’appréciation de Coumba Bâ sur le recul du français. On peut lui demander de préciser sa pensée. C’est le droit de chacun. Mais une imprécision ou une affirmation discutable ne saurait effacer une expérience, un projet et une ambition diplomatique. Il existe ici une autre confusion, plus préoccupante. Depuis quand faudrait-il qu’un pays ait résolu toutes ses contradictions intérieures pour pouvoir prétendre contribuer à la direction d’une organisation internationale ?
La Francophonie n’est pas un cercle réservé aux États dans lesquels le français règne sans partage. Elle rassemble des peuples aux histoires, aux langues et aux choix institutionnels différents. Louise Mushikiwabo a été élue secrétaire générale de l’OIF en 2018 alors que le Rwanda avait profondément réorienté son système éducatif vers l’anglais. Ce précédent ne règle pas notre débat national, mais il rappelle une réalité. La direction de la Francophonie ne se réduit pas au statut administratif du français dans le pays d’origine d’une candidate. Il faut aussi s’interroger sur la responsabilité de l’État mauritanien. Lorsqu’un gouvernement décide de porter officiellement une candidature internationale, il lui appartient d’en assurer la cohérence diplomatique. Cela n’interdit nullement à ses ministres de promouvoir la langue officielle. Mais cela exige une attention particulière aux décisions, aux calendriers et aux messages qui peuvent être interprétés à l’extérieur comme des orientations contradictoires.
Cette responsabilité institutionnelle ne doit pas être transférée sur les épaules de la candidate. Je comprends les inquiétudes de ceux qui défendent la place du français. Elles peuvent traduire une expérience réelle des difficultés scolaires, administratives et professionnelles. Je comprends également l’attachement de ceux qui souhaitent donner à l’arabe toute la place que lui reconnaît la Constitution. Mais je refuse que ces deux sensibilités deviennent les instruments d’une nouvelle confrontation dont notre pays sortirait encore plus divisé. La question de nos langues mérite un véritable débat national. Elle mérite des lois cohérentes, des politiques éducatives évaluées et une égalité des chances qui ne dépende pas de la langue dans laquelle un enfant a été formé. Elle mérite mieux que d’être réglée à travers le sort d’une candidature. Quant à ceux qui contestent Coumba Bâ pour des raisons politiques, ils en ont parfaitement le droit. Une candidature n’a pas vocation à faire l’unanimité. Mais le désaccord doit porter sur ses qualifications, ses propositions, sa capacité à exercer la fonction et la vision qu’elle présente pour l’organisation. Pas sur une circulaire qu’elle n’a ni rédigée ni signée. J’ai déjà exprimé mon soutien à Coumba Bâ, et je le maintiens. Non parce que je considérerais chacune de ses paroles comme incontestable, mais parce que je crois qu’elle mérite d’être jugée sur ce qu’elle propose réellement. Sa conception d’une Francophonie ouverte au plurilinguisme, attentive aux pays du Sahel et capable de renouer le dialogue dans un monde fragmenté mérite d’être discutée sérieusement.
À quelques semaines de l’élection ce sont ces propositions qui devraient être au centre du débat. Nous pouvons demander à l’État mauritanien davantage de cohérence. Nous pouvons réclamer une politique linguistique plus juste. Nous pouvons même être en désaccord avec certaines déclarations de Coumba Bâ.
Mais nous ne pouvons raisonnablement faire de cette femme le réceptacle de toutes nos frustrations nationales, puis lui reprocher de porter une ambition que son propre pays a officiellement décidé de soutenir. La Mauritanie a suffisamment de défis à relever pour ne pas transformer chacune de ses contradictions en obstacle à ses propres possibilités. Défendons nos langues sans les dresser les unes contre les autres. Exigeons de notre État la cohérence qu’il doit à ses citoyens. Et accordons à Coumba Bâ ce que nous devons à toute candidature sérieuse, le droit d’être appréciée sur son projet, plutôt que condamnée pour les contradictions de son pays.
Mansour LY
(Reçu à Kassataya.com le 21 octobre 2026)
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