– Sa réélection à la tête de la Côte d’Ivoire il y a un an, le 27 octobre 2025, s’était faite sans surprise ni difficulté. Alassane Ouattara avait raflé 89 % des voix, ses deux principaux concurrents, Tidjane Thiam et Laurent Gbagbo, ayant été empêchés de se présenter. Depuis, leurs partis respectifs, le Parti démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI) et le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), sont régulièrement dans le viseur de la justice et apparaissent particulièrement affaiblis.
Les militants avaient certes encore de l’énergie à revendre, le 10 octobre, lors du meeting organisé par le PPA-CI à Gonzagueville, au sud d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Mais celui qui était tant attendu a brillé par son absence : Laurent Gbagbo est à l’étranger depuis un mois. Régulièrement inquiétés par la justice, ses cadres ont tenu à relativiser la situation du parti : « On a connu pire », a lancé aux journalistes, en marge du rassemblement, Jean-Gervais Tchéidé, vice-président exécutif.
De fait, le PPA-CI revient de loin, lui dont le président, M. Gbagbo, fut détenu jusqu’en 2021 à la Cour pénale internationale à La Haye (Pays-Bas), avant d’être acquitté des accusations de crimes contre l’humanité relatives aux violences qui avaient suivi l’élection présidentielle de 2010.
« Harcèlement de la justice »
Le PDCI, quant à lui, célèbre son 80e anniversaire, avec des événements organisés un peu partout dans le pays. Difficile cependant d’oublier que Tidjane Thiam se trouve hors de Côte d’Ivoire depuis plus d’un an et demi. Le parti estime que les conditions de son retour en sécurité ne sont pas réunies. Des craintes balayées par le ministre de la communication et porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, interrogé sur le sujet au conseil des ministres, à la mi-octobre : « Peut-être qu’il serait bon que son parti déclare la fin de sa mission », a-t-il ironisé.
A cela s’ajoute, depuis quelques semaines, une pluie de convocations judiciaires visant de hauts responsables des deux partis. Début septembre, l’un des vice-présidents du PPA-CI, Justin Koné Katinan, a été déféré à la section antiterroriste du tribunal d’Abidjan, puis placé en détention pour plusieurs chefs d’inculpation liés à « sa participation aux troubles survenus pendant la période électorale de 2025 ». Cette période particulièrement tendue avait été marquée par plusieurs incidents, faisant 11 morts et plus de 70 blessés, selon les autorités.
C’était ensuite au tour de Sébastien Dano Djédjé, président du conseil stratégique et politique du parti, d’être convoqué, puis placé sous contrôle judiciaire, le 12 octobre. Cinq autres cadres du PPA-CI ont suivi et le parti a dénoncé un « harcèlement de la justice ». Six cadres du PDCI ont, eux aussi, été convoqués le 15 octobre, pour certains devant la section antiterroriste.
Appel à la mobilisation
Parmi les 17 chefs d’accusation concernant les responsables du PPA-CI cités figurent l’« atteinte à la sûreté de l’Etat », les « actes terroristes », l’« assassinat », ou encore la « participation à une manifestation non autorisée », selon Roseline Aka Serikpa, leur avocate. La période électorale de 2025 fait toujours l’objet d’une enquête : le procureur de la République, Braman Oumar Koné, avait prévenu que les actes de violence survenus « ne resteraient pas impunis ».
Si les deux formations sont particulièrement visées, c’est parce qu’elles avaient appelé leurs partisans à la mobilisation, notamment à une marche pacifique, interdite par la préfecture d’Abidjan. « Ce sont toujours les mêmes acteurs qui sont face à face, commente Pascal Affi N’Guessan, ancien bras droit de Laurent Gbagbo et président du Front populaire ivoirien (FPI), également dans l’opposition – une référence à la guerre qui avait déchiré le pays et fait au moins 3 000 morts après la présidentielle de 2010, qui opposait Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo. Mais, aujourd’hui, ce sont les instruments de la justice qui sont utilisés, au lieu des armes. »
L’argument est rejeté par le gouvernement, régulièrement interpellé sur cette question. « Depuis les années 1990, certaines élections ont été émaillées de violence dans notre pays et les commanditaires sont restés dans l’impunité. La récidive lors de l’élection de 2025, après les violences de 2020, vient de là ! Il faut mettre fin aux cycles de violences électorales par la fin de l’impunité », soutient Mamadou Touré, porte-parole adjoint du gouvernement.
Une opposition désabusée
Parmi les partis d’opposition, seul le PDCI est représenté par plusieurs membres à l’Assemblée nationale, mais il a vu le nombre de ses députés réduit à une trentaine, soit deux fois moins que dans la législature précédente. L’opposition doit donc se faire entendre hors du Parlement, dans un cadre qui ne fait pas consensus. Elle demande notamment la tenue d’un dialogue national, en particulier sur la mise en place d’un nouvel organe électoral, ce que le gouvernement a pour l’instant écarté.
Subsistent aussi des tensions en interne, comme au PDCI, qui voit la légitimité de son président, Tidjane Thiam, contestée. « L’affaiblissement de l’opposition s’explique par des erreurs stratégiques lors des dernières élections présidentielles et législatives, estime Geoffroy-Julien Kouao, politologue. Il en est ainsi du refus de désigner un autre candidat après la disqualification de Tidjane Thiam et Laurent Gbagbo, et du boycott des législatives par le PPA-CI. »
Face à ces deux partis et à une multitude d’autres formations, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), parti présentiel, continue à vanter un bilan économique encourageant. « Il y a une relative paix sociale, mais ce n’est pas parce que les gens ne s’expriment pas qu’ils sont d’accord », note Séraphin Konan Kouamé, conseiller politique à la Fondation Friedrich-Ebert en Côte d’Ivoire.
Certains voient ainsi dans cette mise sous pression de l’opposition le signe d’une perte de vitesse du RHDP : « Pourquoi un parti qui a été largement reconduit au pouvoir, qui dispose d’une large majorité à l’Assemblée et de beaucoup de mairies, se comporterait-il ainsi ? », interroge un cadre du PDCI. Une référence à l’absence de dialogue national sur le nouvel organe électoral, unanimement déplorée par une opposition désabusée.
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
