SenePlus – « Automatiquement, tu éprouves une frustration, et cela peut t’emmener loin. » Un chroniqueur, sur un plateau de télévision sénégalais, août 2026.
La presse sénégalaise n’a pas produit la xénophobie qui monte dans le pays. Elle lui a fourni autre chose, dont la xénophobie ne pouvait rien faire toute seule : la respectabilité.
Cinq jours. Le 9 octobre 2026, la Division spéciale de cybersécurité interpelle à Dakar une femme de vingt-neuf ans, Mariama Ba, connue en ligne sous le nom de Nourah Ba. Le 12, elle est déférée pour discours contraires aux bonnes mœurs, injures envers un groupe de personnes en raison de leur origine nationale et incitation à la haine. Une information judiciaire est ouverte. Le député Tahirou Sarr et Birahim Ndao portent plainte contre elle.
Ses publications sont indéfendables, et il n’y a pas d’héroïne dans cette affaire. Elles visaient les Sénégalais en bloc, le chef de l’État et des guides religieux, dans un vocabulaire qui comprenait au moins une injure homophobe.
Cinq jours entre la publication et la garde à vue, pour une femme sans tribune. Deux ans de plateaux pour le député, et pas une poursuite. Le 15 octobre, le juge Ibrahima Hamidou Dème a nommé cette asymétrie : les services de l’État laissent prospérer les discours de haine de prétendus nationalistes, alors que ces faits constituent des infractions pénales caractérisées, et la justice choisit de sanctionner ceux qui y réagissent plutôt que les instigateurs. Reste à savoir qui a rendu l’une poursuivable et l’autre intouchable. La réponse n’est pas au tribunal. Elle est dans les studios.
Le film. Les 5 et 6 août 2026, la brigade de recherches du commissariat de la Médina intervient rue 25×18, rue 27 et à la terrasse du marché Tilène. Vingt-cinq ressortissants guinéens, pour l’essentiel sans domicile fixe, sont déférés au parquet. Il y avait là matière à un reportage, c’est-à-dire à un travail : vérifier les qualifications, suivre l’audience, rappeler qu’une interpellation n’est pas une condamnation, demander pourquoi vingt-cinq Guinéens et pas vingt-cinq autres.
Xalaat TV en a tiré autre chose. Une descente de police sur vingt-cinq hommes y devient un contenu dont la chaîne annonce elle-même le genre, celui du film, avec ses images et son public. Le dispositif précède le discours : quand une rédaction a décidé que la capture de vingt-cinq personnes était un spectacle, elle a déjà réglé la question du commentaire qu’elle en ferait. Le chroniqueur n’a plus qu’à remplir le cadre.
Ce geste porte un nom dans la littérature. Stuart Hall et ses coauteurs, dans Policing the Crisis, ont montré comment les institutions de contrôle fonctionnent comme primary definers : la police fournit la définition initiale d’un fait, la presse la reprend et l’amplifie, et la définition revient dans l’espace public avec l’autorité du sens commun, débarrassée de son origine administrative. Stanley Cohen en avait établi la mécanique dès 1972 sous le nom de panique morale, laquelle suppose toujours un groupe désigné comme déviant et une amplification médiatique sans commune mesure avec le fait initial. Vingt-cinq déférés pour vagabondage et stupéfiants ne constituent pas un phénomène national. Le film, lui, en fabrique un.
Anatomie d’une phrase. Il le remplit ainsi. On ne nommera pas le chroniqueur, et ce n’est pas par ménagement : il est parfaitement interchangeable. La séquence qui suit s’est tenue sur un plateau sénégalais en août dernier, mais elle pourrait être datée d’ailleurs et signée d’un autre, tant elle suit une partition déjà écrite. C’est précisément ce qui doit inquiéter. Il commence par la précaution d’ouvrir par le bon étranger, celui qui a ses papiers et son commerce. La clause est obligatoire, on la retrouve dans tous les discours de ce genre, et elle n’a jamais servi qu’à une chose : pouvoir jurer plus tard qu’on ne visait personne. L’alibi une fois posé, il pivote. La personne assise dans son quartier, qui sait qu’elle est sénégalaise de souche, voit d’autres étrangers exercer hors du cadre légal, apporter l’insécurité, apporter l’insalubrité.
Regardons à quoi la souche est accrochée. À la naissance, à la lignée. C’est une revendication généalogique, et c’est précisément là qu’est le poison. Car la nationalité sénégalaise, elle, ne s’acquiert pas seulement par le sang : elle s’acquiert aussi par le sol, par la loi, par la naturalisation. En posant la souche comme critère, le chroniqueur cesse de distinguer le national de l’étranger. Il distingue le national par la naissance du national par le droit. Le critère a changé en cours de phrase : on partait du légal et de l’illégal, on finit sur la filiation. Y basculent d’un coup le bon étranger du début, celui qui avait pourtant ses papiers, et avec lui tout Sénégalais dont la nationalité vient d’un texte plutôt que d’une lignée. Deux étages de citoyenneté, installés dans une subordonnée, un soir d’août, sans que personne sur le plateau ne lève la main.
Puis vient la chute, et il faut lui reconnaître son efficacité. Automatiquement, dit-il, tu éprouves une frustration, et cela peut t’emmener loin. Comptons ce que cette seule ligne accomplit. Le tutoiement installe le téléspectateur dans la souche sans lui demander son avis, il ne le convainc pas, il le recrute. L’adverbe retire ensuite à la frustration tout caractère de choix : ce n’est plus un sentiment, c’est un réflexe, et un réflexe ne se juge pas. Reste la dernière proposition, qui annonce le passage à l’acte sans jamais le réclamer.
Il n’appelle pas à la violence. Il la prédit, après en avoir fourni le motif et l’avoir déclarée mécanique. C’est la position de l’analyste qui rédige l’alibi par avance : si demain quelque chose arrive à la Médina, un homme pourra jurer qu’il s’était contenté de décrire. Pas une phrase n’est poursuivable. Ce n’est pas une maladresse heureuse, c’est un savoir-faire. Et ce savoir-faire ne s’improvise pas devant une caméra : il s’apprend là où on le pratique chaque semaine, c’est-à-dire sur les plateaux.
Chacune de ces opérations est répertoriée depuis longtemps. Teun van Dijk, dans ses travaux sur le discours raciste des élites, a isolé la structure qu’il nomme présentation positive de soi et présentation négative de l’autre, ainsi que la fonction des disclaimers, ces clauses de dénégation liminaire du type je ne suis pas raciste mais, dont l’unique utilité est d’autoriser ce qui suit. Ruth Wodak a nommé ambivalence calculée la technique consistant à dire une chose en conservant les moyens de la nier, et a répertorié les topoi récurrents du discours d’exclusion, dont celui du nombre et celui du fardeau. Le surpeuplement étranger de Tahirou Sarr est un topos du nombre à l’état pur.
Quant à la souche, le terrain est balisé. Peter Geschiere a montré dans The Perils of Belonging comment l’autochtonie fonctionne, en Afrique comme en Europe, pour instituer des degrés d’appartenance à l’intérieur d’une même nationalité légale, et pourquoi elle produit mécaniquement une citoyenneté de second rang. Il faut y ajouter un point que les chaînes sénégalaises feraient bien de méditer : l’expression n’est pas sénégalaise. Sénégalais de souche est un calque de Français de souche. Gérard Noiriel a établi que la frontière entre national et étranger est une construction d’État et non une donnée de nature, et Pierre-André Taguieff a décrit le glissement d’un racisme biologique vers un racisme différentialiste qui ne parle plus de races mais d’origines et d’incompatibilités. Un chroniqueur dakarois importe donc, en wolof, un lexème forgé par l’extrême droite européenne.
Prévenus, puis récidivistes. Tout ceci serait encore discutable si les rédactions sénégalaises pouvaient plaider l’ignorance. Elles ne le peuvent pas, et c’est l’élément décisif du dossier. Le 16 juillet 2026, le Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie dans les médias exige l’arrêt immédiat de la médiatisation des propos stigmatisants visant les étrangers. Le communiqué ne s’adresse pas à une abstraction. Il vise les journalistes, les animateurs, les chroniqueurs, les producteurs et les techniciens. Il cite l’article 18 du Code de la presse, qui interdit toute allusion discriminatoire à la nationalité, à l’ethnie ou à la religion. Il cite les articles 3 et 10 de la Charte des journalistes, qui proscrivent l’incitation à la haine et imposent la protection des groupes vulnérables. Il rappelle que ces discours exposent par réciprocité les Sénégalais vivant à l’étranger. Et il annonce la saisine de son tribunal des pairs en cas de récidive.
Trois semaines plus tard, Xalaat TV met en ligne le film de vingt-cinq arrestations. À ce jour, aucune poursuite engagée contre un média pour la diffusion de ces discours, et aucune saisine du tribunal des pairs annoncé en juillet. Une instance d’autorégulation a prévenu. Les rédactions ont continué. Entre l’avertissement et la récidive, il n’y a pas eu d’inadvertance, il y a eu un arbitrage, et chacun sait en faveur de quoi les arbitrages se rendent dans une économie de l’audience. La responsabilité ne se loge donc pas dans l’intention, terrain commode où l’on ne prouve jamais rien, mais dans la décision éditoriale documentée, datée, prise après mise en demeure.
Il reste que l’autorégulation sénégalaise a parlé fort et n’a rien fait. Le tribunal des pairs annoncé en juillet n’a sanctionné personne. Une déontologie qui menace sans jamais frapper n’est pas une déontologie, c’est une assurance tous risques offerte à ceux qu’elle prétend contraindre.
Les chaînes qui l’invitent. On objectera qu’une rédaction n’est pas comptable des propos de ses invités, et que recevoir n’est pas approuver. L’objection serait recevable si les chaînes se contentaient de recevoir. Elles font quatre choses de plus, et les quatre sont éditoriales.
Elles rangent le discours dans la catégorie de l’opinion. C’est l’opération maîtresse, celle qui autorise les trois autres, et Walf l’a accomplie en un mot. Les propos de Tahirou Sarr sur les étrangers y ont été traités comme une opinion. Il faut mesurer ce que ce terme accomplit avant même qu’un débat ne commence.
Une opinion ne se vérifie pas, elle se respecte. En classant ces propos dans ce registre, on les soustrait d’un seul geste à l’ordre des faits, où ils auraient dû être confrontés aux chiffres de l’état civil et des titres de séjour, et à l’ordre du droit, où ils auraient dû être confrontés au Code pénal. On les loge dans le seul registre où ils deviennent inattaquables, celui de la subjectivité légitime, où chacun a le sien et où nul n’a tort. Mieux encore, la catégorie retourne la charge : qui conteste la diffusion ne discute plus un propos, il s’en prend à une liberté. Le critique devient censeur, et la rédaction, hôte neutre d’un pluralisme qu’elle a elle-même défini.
Le procédé a cependant un défaut : il ne tient pas devant un texte. L’article 18 du Code de la presse ne prévoit aucune exception d’opinion à l’interdiction de l’allusion discriminatoire à la nationalité, à l’ethnie ou à la religion, et l’incitation à la haine n’est pas une manière de voir le monde, c’est une infraction définie. Une rédaction qui range un tel discours parmi les opinions ne constate pas sa nature, elle la lui confère. Et c’est bien là un acte éditorial, le plus lourd de tous, puisqu’il décide d’avance de ce qui pourra être dit ensuite sans conséquence.
Elles choisissent le format qui consacre. Seneweb TV reçoit Tahirou Sarr en grand entretien. Le grand entretien est le genre que l’on réserve aux chefs d’institution, aux ministres, aux hommes d’État. L’accorder à un élu qui pèse 0,74 % des suffrages, ce n’est pas l’interroger, c’est le sacrer. Le format fait la stature, et la stature précède tout ce qui sera dit.
Elles écrivent le bandeau qui endosse. Sur Sen TV, groupe DMEDIA, pendant que l’invité parle, la chaîne fait défiler sous son visage une ligne qu’elle a rédigée elle-même, sans guillemets et sans attribution, et qui présente sa doctrine nationaliste comme une exigence. Ce n’est plus une citation, c’est une prise de position. Et le mot est à peser : une exigence ne se discute pas, elle se satisfait. En une ligne de tiers inférieur, un programme politique contesté est devenu une évidence administrative.
Elles recyclent le lexique qui naturalise. Suivons un seul mot, celui d’insalubrité. Il sort de la bouche du député sur un plateau. Il devient accroche sur une chaîne. Il ressort, quelques semaines plus tard, dans la bouche d’un chroniqueur d’une autre chaîne, pour décrire ce que les étrangers apporteraient. Chaque étape lui ajoute la caution de la précédente. Au bout du circuit, ce n’est plus l’opinion d’un parti qui pèse moins de un pour cent, c’est une donnée que tout le monde a entendue partout. C’est très exactement ainsi que se fabrique une évidence.
Ces opérations ont chacune leur littérature, et elle est ancienne. Daniel Hallin a proposé de distinguer, dans le traitement journalistique, une sphère du consensus, une sphère de la controverse légitime et une sphère de la déviance ; le travail d’une rédaction consiste précisément, qu’elle le veuille ou non, à ranger chaque position dans l’une des trois. Inviter en grand entretien, c’est faire passer une position de la sphère de la déviance à celle de la controverse légitime, et ce déplacement ne se défait pas.
William Gamson et Gadi Wolfsfeld ont nommé standing cette ressource que les médias accordent ou refusent, et qui consiste à être traité comme un porte-parole recevable indépendamment de tout poids électoral. Robert Entman a montré que cadrer, c’est sélectionner certains aspects du réel et les rendre saillants de manière à imposer une définition du problème et une évaluation morale : un bandeau rédactionnel est un cadrage à l’état chimiquement pur. Et Bourdieu avait décrit dans Sur la télévision comment la structure du plateau impose sa forme à ce qui s’y dit, le temps contraint et la course à l’audience favorisant systématiquement l’idée reçue sur l’argumentation.
Aucune de ces quatre opérations n’est imputable à l’invité. Toutes relèvent de décisions prises en régie, par des gens dont c’est le métier et qui savent ce qu’ils font. Walf, Seneweb TV, Sen TV, Xalaat TV : ce ne sont pas des canaux, ce sont des producteurs.
Un dernier détail, que l’on ne voit qu’en regardant l’écran en entier. Sur Sen TV, le bandeau qui consacre le nationalisme partage le bas de l’image avec une réclame pour un forfait de pèlerinage. La doctrine et le package défilent dans la même bande, au même rythme, dans la même police. Il n’y a pas de meilleur résumé de ce qui se joue. Ces discours ne sont pas diffusés parce qu’on y croit. Ils sont diffusés parce qu’ils se vendent, et ils occupent exactement le même espace que ce qui se vend.
Ce que la prese a fourni. Il faut ici résister à la facilité, qui consisterait à faire de la presse la cause unique. Elle ne l’est pas, et un réquisitoire qui le prétendrait serait balayé en trois lignes par n’importe quel directeur de rédaction, trop heureux qu’on lui ait tendu cette perche. La presse n’a pas fabriqué la frustration sociale des quartiers populaires de Dakar. Elle n’a pas inventé le chômage des jeunes, ni la concurrence commerciale réelle, ni le sentiment d’abandon qui rend audible n’importe quel désignateur de coupables.
Ce qu’elle a fourni, c’est autre chose, et c’est sans doute plus grave, parce que personne d’autre ne pouvait le fournir : le cadrage, le costume, le vouvoiement du présentateur. La respectabilité.
Naw-Le
Source : SenePlus (Sénégal)
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