« Comme si mes ancêtres me parlaient depuis l’océan » : au Sénégal, les Afro-Américains en « pèlerinage »

L’île de Gorée, « symbole de la traite négrière » selon l’Unesco, accueille près de 100 000 personnes par an. Parmi elles, le nombre de touristes américains, à la recherche de leurs origines, est en hausse.

Le Monde – « Mes ancêtres ont sans doute été ici ! » IShowSpeed, Darren Jason Watkins Jr. de son vrai nom, star des réseaux sociaux avec 50 millions d’abonnés sur YouTube, est habitué aux cabrioles et aux défis sportifs. Mais à la Maison des esclaves de Gorée, au Sénégal, à une demi-heure de Dakar en bateau, il fait comme tout le monde : il suit le guide.

L’influenceur américain, en tournée africaine depuis fin décembre 2025, découvre, ce 20 janvier, les cellules dans lesquelles s’entassaient, au XVIIIe siècle, enfants, femmes et hommes, les fers qui les entravaient et la fameuse porte dite du « voyage sans retour », une petite ouverture dans la bâtisse sur l’océan, que les esclaves empruntaient pour ne jamais revenir.

Il n’est pas du tout certain que les ancêtres de IShowSpeed soient passés par Gorée. Si les guides locaux assurent que le lieu a occupé une place centrale dans la traite, son importance réelle est discutée. « La Maison des esclaves n’a joué qu’un rôle mineur dans la traite des Noirs », lit-on sur le site de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. La plupart des 12 à 17 millions de personnes déplacées de l’Afrique vers les Amériques, entre le XVIe et le XIXe siècle, partaient des actuels Angola, Bénin et Ghana. Mais personne ne nie le poids symbolique du site sénégalais.

Entrée au Patrimoine mondial de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture en 1978, Gorée est décrite par l’institution comme une « île mémoire », une « terre de pèlerinage pour toute la diaspora africaine » et revêt, pour la « conscience universelle », le « symbole de la traite négrière ». L’endroit où se fait la reconnaissance du crime. Le pape Jean-Paul II l’a visité en 1992, le président Barack Obama et sa famille en 2013.

« Les Afro-Américains sont les plus émus lors de la visite. Beaucoup pleurent. La plupart ne déjeunent pas après le passage par la Maison… Pour eux, ça n’est pas une visite, c’est comme un pèlerinage », raconte Assane Camara, organisateur de tours avec l’agence Revina, qui cible particulièrement les Américains. « On les voit serrer les poings, d’autres commentent en live la visite sur les réseaux sociaux. Moi, j’ai peur qu’ils tapent les visiteurs blancs », abonde Oumar Sidibe, guide anglophone sur l’île depuis deux ans.

Originaire de l’Etat américain de Géorgie, Jeanette Mitchell est venue plusieurs fois à Gorée depuis les années 2010. « La première fois, c’était comme si mes ancêtres me parlaient depuis l’océan…, se souvient la quadragénaire. L’esclavage, c’est toute notre histoire. Il fallait voir, il fallait sentir, mettre des images sur tout cela… » Depuis, elle accompagne des petits groupes d’Afro-Américains désireux, eux aussi, de faire le voyage. « Je vois bien, dit-elle, que pour les Sénégalais, cette histoire est importante, mais pas aussi fondamentale que pour nous. »

Excitation et émotion

Depuis plusieurs années, environ 100 000 personnes visitent annuellement la Maison des esclaves. La plupart d’entre eux sont des scolaires venus de tout le Sénégal. Mais « les Afro-Américains sont de plus en plus nombreux. C’est la grosse tendance. On en reçoit plusieurs chaque semaine », souligne Kaba Laye, employé à la Maison des esclaves. L’Agence sénégalaise de promotion touristique ne dispose pas de chiffres précis, mais confirme : « Ça augmente. »

« Cette hausse est aussi concomitante avec le recours aux tests ADN, qui indiquent souvent aux Afro-Américains une part d’origines ouest-africaines », remarque Maceo Thomas, venu des Etats-Unis et installé au Sénégal après plusieurs voyages. « Un sentiment de connexion presque mystique traverse beaucoup de voyageurs », observe-t-il.

Dans son livre Le Message (Autrement, 2025), le célèbre auteur noir américain Ta-Nehisi Coates raconte avoir été, lui aussi, « submergé par les pensées et les émotions » au Sénégal. « Devant Gorée, j’étais un pèlerin qui accomplissait un voyage ancestral. Je revenais à l’origine du temps, pas à ma naissance, mais à la naissance du monde moderne », écrit-il. « Nous avons droit à ce souvenir, nous avons le droit de choisir le rocher de Gorée, de le sacraliser, de verser des larmes devant lui, de pleurer ce qu’il représente (…). Gorée est le nom d’un site que mon peuple a déclaré sacré»

Sur le bateau qui relie Dakar à l’île, l’excitation et l’émotion des visiteurs des Etats-Unis les distinguent. Leur curiosité aussi. « Venir au Sénégal, c’est aller à Gorée, mais c’est aussi se connecter avec un tout », explique Jeanette Mitchell. « Un tout dont nous venons, mais qui s’est transformé ou perdu avec la traversée de l’océan », continue-t-elle, citant la découverte des tissus anciens comme le bogolan, le ceebu jën (plat à base de riz et de poisson) ou encore les différentes manières de se tresser pour les femmes.

Gorée n’est pas le seul site mémoriel de la traite atlantique. En Gambie, la petite île de Kunta Kinteh, baptisée d’après le nom du héros du roman Racines (1976), de l’Américain Alex Haley, avec son fortin, témoigne de la place du fleuve Gambie dans le commerce des esclaves. Les autorités béninoises investissent, elles, dans le site de Ouidah, ville côtière et important point de commerce et d’embarquement d’esclaves. Le parcours mémoriel proposé aux visiteurs s’ouvre sur l’ancienne place des ventes aux enchères et se termine par la Porte du non-retour, un mémorial commémorant la déportation des esclaves. Un musée dédié à l’histoire de la traite est en construction.

« Il faut être honnête, les Béninois travaillent mieux sur leur destination. Nous, on a tendance à considérer que l’existence du site de Gorée suffit, et qui veut vient », confie, sous couvert d’anonymat, un fonctionnaire sénégalais. « Nous travaillons sur une politique pour cibler cette population spécifique. Il y a des rencontres avec des partenaires, comme le Harlem Tourism Board [office de tourisme du quartier Harlem de New York] pour des voyages “retour aux sources” », se défend une source à l’Agence sénégalaise de promotion touristique. « La visite de IShowSpeed, ajoute-t-elle, a été un excellent coup de pub. »

Source : Le Monde – (Le 27 janvier 2026)

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Quitter la version mobile