Ces ONG nous expliquent comment elles documentent les massacres en Iran

Des représentants d’Amnesty International et de Human Rights Watch ont exposé au « HuffPost » comment les associations parviennent à enquêter sur la situation en Iran.

Le HuffPost – Le pays est presque coupé du monde. La répression meurtrière des manifestants se poursuit en Iran, dont les près de 86 millions d’habitants sont privés de communications Internet depuis le 8 janvier dernier. Ce « black-out » imposé par une République islamique aux abois fait craindre le pire aux défenseurs des droits humains, qui n’hésitent pas à parler de massacre en huis clos.

Mais malgré tous les efforts de Téhéran pour faire du pays une boîte noire, ce dernier n’est pas totalement isolé et les ONG ont commencé à enquêter sur la répression en cours. Certaines organisations font déjà remonter de premiers bilans, à l’image d’Iran Human Rights (IHR) qui fait état d’« un nombre minimum absolu » de 3428 manifestants tués.

Les informations arrivent au compte-goutte et avancer des chiffres ou décrire les massacres en cours prend du temps. Le HuffPost est revenu sur ces difficultés avec deux associations qui sont déjà lancées dans un laborieux processus de documentation, rendu difficile mais pas impossible par la coupure internet.

Des informations « parviennent » malgré le « black-out »

« Le black-out n’est jamais total, il y a toujours des informations qui nous parviennent », explique Ahmed Benchemsi, directeur de la communication pour le Moyen-Orient de l’ONG Human Rights Watch (HRW). Celui-ci évoque notamment la possibilité pour des personnes présentes en Iran d’envoyer des renseignements via le réseau Starlink d’Elon Musk, même si « très peu de gens y ont accès ». « Un autre moyen c’est de se déplacer vers les frontières pour capter des connexions qui viennent des pays voisins, mais là aussi tout est très limité », observe Ahmed Benchemsi.

« La coupure internet nous empêche de mener le travail de collecte d’informations sur le temps court », déplore de son côté Marie-Laure Geoffray, chargée de plaidoyer pour Amnesty International France interrogée par Le HuffPost. D’après elle, ce « black-out » frappe plus durement les « endroits ruraux et isolés », où les « difficultés sur la documentation » remontent à avant la mobilisation de cette année. « Ce sont souvent des zones avec des minorités, notamment kurde ou baloutche, et où nous repérons depuis des décennies des répressions plus fortes et plus systémiques », relève Marie-Laure Geoffray.

Des témoignages « glaçants » de la violence des autorités

Les difficultés pour accéder aux informations n’ont pas conduit les associations à baisser leurs standards de vérification. « On applique nos méthodes habituelles qui ne sont pas spécifiques à l’Iran, insiste Ahmed Benchemsi, on se base sur des sources qu’on estime être fiables et qu’on vérifie. » HRW comme Amnesty International peuvent notamment compter sur un réseau de contacts sur place consolidé au fil des années.

« Nous travaillons à partir de sources de première main, des manifestants, des défenseurs de droits humains, des professionnels de santé, des témoins oculaires et parfois des proches ou des familles de victimes », détaille Marie-Laure Geoffray, rappelant que ces personnes restent très souvent « inquiètes de parler à des organisations internationales par peur des représailles ».

Les premiers témoignages recueillis par les ONG donnent déjà une idée de la violence de la répression. Ahmed Benchemsi mentionne ainsi des récits « glaçants » selon lesquels « tuer un être humain est un jeu » pour les forces de sécurité iraniennes, qui « utilisent des munitions de chasse, de grosses billes métalliques pour le gibier ».

« Notre équipe est horrifiée par les images qu’elle a authentifiées »

Pour les défenseurs des droits humains, les photos et les vidéos constituent aussi une source précieuse d’information une fois que leur contenu a pu être authentifié – une étape préalable et capitale pour les ONG interrogées par Le HuffPost. « On ne se sert d’une vidéo qu’après l’avoir vérifiée », martèle Ahmed Benchemsi, expliquant qu’un « laboratoire » interne à HRW mène un travail de « géolocalisation » et de « chronolocalisation ».

« L’objectif est de vérifier que ce qui est rapporté s’est bien passé à tel endroit et à tel moment », résume-t-il. La vigilance est également de mise du côté d’Amnesty International qui avait collecté mercredi dernier une trentaine de vidéos authentifiées de scènes de violences commises par les autorités. « Les photos de manifestants blessés ou tués ont été étudiées par des médecins légistes, notamment pour voir quelles armes sont à l’origine des blessures », rapporte Marie-Laure Geoffray.

Là aussi, les premières analyses des ONG sont extrêmement préoccupantes. « Notre équipe spécialisée qui travaille sur l’Iran depuis des années est horrifiée par les images qu’elle a réussi à authentifier, relate la chargée de plaidoyer pour Amnesty International France, ça nous dit quelque chose de l’ampleur de la répression, c’est la première fois qu’on les voit aussi catastrophés par ce qu’ils ont pu voir. »

Une aide de l’ONU pour documenter les massacres ?

Auprès du HuffPost, les deux représentants d’associations insistent sur l’importance de la coordination internationale pour faire cesser les massacres, mais aussi pour les documenter. « À la suite du mouvement “Femme, vie, liberté”, nous avions demandé [à l’ONU] une mission d’établissement des faits, pointe Marie-Laure Geoffray, nous voudrions qu’elle soit prolongée sur plusieurs années pour suivre la répression systémique avec un rapport spécifique sur le mouvement en cours. »

Amnesty International comme Human Rights Watch réclament également la possibilité pour des « observateurs indépendants » de se rendre dans le pays pour enquêter directement sur la répression. Les représentants des deux ONG répètent par ailleurs sur la nécessité pour les instances onusiennes de statuer en « urgence » sur la situation iranienne. « Toutes les mesures diplomatiques de pression doivent être prises pour forcer l’Iran à arrêter ces massacres », souligne Ahmed Benchemsi.

 

 

Maxime Dhuin

 

 

Source : Le HuffPost (France)

 

 

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