Afrique XXI – Ibrahim Traoré, auteur d’un coup d’État le 30 septembre 2022, se réfère régulièrement à son illustre prédécesseur. Mais, à bien des égards, sa « Révolution progressiste populaire » n’a pas grand-chose à voir avec les principes édictés par le capitaine assassiné il y a bientôt quarante ans, le 15 octobre 1987.
« Les révolutions qui surviennent de par le monde ne se ressemblent point. Chaque révolution apporte son originalité qui la distingue des autres », faisait observer le capitaine Thomas Sankara, porté à la tête du pouvoir par un groupe de jeunes officiers le 4 août 1983. Prenant la mesure de ses responsabilités à l’aune des immenses et innombrables attentes du peuple de la Haute-Volta, devenu Burkina Faso un an plus tard, il proclama la Révolution démocratique et populaire (RDP), puis prononça le Discours d’orientation politique (DOP).
Dans cette adresse intervenue le 2 octobre 1983, le capitaine Sankara et ses compagnons d’armes précisaient leurs actions par un document qui avait valeur de programme et de repère, pour se conformer à la tradition des régimes révolutionnaires. Le DOP prenait ainsi place aux côtés du « Livre vert » de Mouammar Kadhafi, du « Livre rouge » de Mao Zedong et du « Manifeste du parti communiste » de Karl Marx et Friedrich Engels.
La célérité de la définition de la nouvelle trajectoire illustre le niveau de préparation de Thomas Sankara et de ses compagnons d’armes. Ils étaient organisés dans des cercles de réflexion de tendance marxiste, Sankara ayant notamment fondé, en 1976, le Regroupement des officiers communistes (ROC), dont les membres les plus connus étaient Henri Zongo, Boukaré Kaboré et Jean-Baptiste Lingani. Ces hommes avaient déjà connu la guerre contre le Mali, en 19741, ainsi que des formes d’exercice du pouvoir. Ils avaient également intégré le Conseil national des forces armées à la demande du président Saye Zerbo, lors de son coup d’État en novembre 1980.
Contrairement au charismatique leader de la RDP, le nouvel homme fort de Ouagadougou, le capitaine Ibrahim Traoré, inconnu du grand public, s’est introduit dans l’histoire du pays par effraction, en damant le pion au lieutenant-colonel Emmanuel Zoungrana dont le nom était scandé par une partie de la foule favorable au coup d’État du 30 septembre 2022.
Deux ans d’improvisation et cinq ans de plus
Une fois installé au sommet de l’appareil d’État, le capitaine a décrété l’avènement du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR), censé incarner la transition, puis, quelques semaines plus tard, sa deuxième version, le « MPSR 2 ». En fait, il s’est livré à un exercice du pouvoir entre improvisations, renoncements et accusations. Tirant un trait sur la transition civile et l’organisation d’élections conformément au calendrier initialement prévu – qu’il jugeait trop long au moment de son putsch, se targuant de régler les questions d’insécurité en six mois –, il s’est arrogé en mai 2024 un bail de cinq années supplémentaires.
Il a fallu attendre deux ans et demi, en l’occurrence le 1er avril 2025, au détour d’une cérémonie de montée des couleurs nationales au Palais de Koulouba, pour que le capitaine Ibrahim Traoré annonce enfin les contours de « sa transmutation » : « Restons concentrés et s’il faut qu’on le dise haut et fort ici, nous ne sommes pas dans une démocratie. Nous sommes bien en révolution progressiste populaire… Cette question de démocratie ou de libertinage d’action ou d’expression n’a pas sa place. […] Nous déboucherons à une société de désordre. » Il a musardé jusqu’au 26 avril 2026, plus d’un an après, avant de permettre à son chef de gouvernement de présenter officiellement le Manifeste de la Révolution progressiste populaire (RPP).
À L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DE L’ONU, LE BURKINA FASO NE BOYCOTTE PAS ISRAËL
Ce document stratégique, définissant les grandes orientations politiques, économiques et sociales du régime du capitaine Ibrahim Traoré, reste introuvable, comme les restes de l’acarien, un animal microscopique qui stocke ses déchets dans son propre corps et ne les libère qu’après sa mort. Le fameux guide circule seulement entre les mains des affidés et des sbires du capitaine Traoré qui l’ont suffisamment commenté sur les réseaux sociaux. Mais on y apprend très peu. À peine la presse locale, mise au pas, relate-t-elle que le manifeste compte 52 pages, 6 chapitres portant sur la vision de la défense nationale et de la guerre, le progrès socio-économique inclusif, le réarmement culturel, la diplomatie et les relations internationales, le renforcement de la gouvernance et les problématiques sociétales.
Pour Sankara, « il ne suffit plus de se dire révolutionnaire »
En se dotant de ce document de référence, il s’est agi, selon le Premier ministre, Rimtalaba Jean Emmanuel Ouédraogo, de fixer le cap de la dynamique actuelle au Burkina Faso qui permet de découvrir les grands projets historiques, transformationnels, que le président du Faso a pour le pays. La vraie question est de savoir si ladite dynamique résiste à l’épreuve de « la moralité révolutionnaire ».
Ce concept est détaillé dans une partie du DOP intitulée « De la moralité révolutionnaire au sein des CDR », prononcé par le capitaine Sankara le 2 octobre 1983. Il a dressé le portrait type du militant de la RDP :
Il ne suffit plus de se dire révolutionnaire, il faut en plus se pénétrer de la signification profonde de la révolution dont on est le fervent défenseur, en liant la théorie révolutionnaire à la pratique révolutionnaire, en concordant ses actes à ses paroles, permettant ainsi de distinguer les révolutionnaires conséquents à ceux qui sont mus par des mobiles étrangers à la cause révolutionnaire.
Le président Sankara a vécu ses engagements, avec un esprit sacrificiel. Son héritage parle si fort, sans cantine et sans djembé garni d’argent. La liste de ses biens est maigre : un vélo de course, une guitare, une valise contenant des petits effets personnels, retrouvés dans sa chambre d’étudiant au domicile paternel, situé au quartier Paspanga, à Ouaga, une parcelle et un puits au secteur n° 1 de Bokin, son village natal, comme le souligne son cousin Amadou Sankara.
Evan Michel Traoré est journaliste burkinabé.
Source : Afrique XXI
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
