Au Yémen, les Émirats jouent et perdent contre l’Arabie saoudite

La prise du Hadramaout par les forces yéménites du Sud en décembre 2025 a ravivé le spectre du séparatisme dans le pays. Cet événement met en lumière une dimension souvent oubliée du conflit au Yémen, qui ne se limite pas à la question houthiste. L’enjeu hadrami révèle surtout une rivalité profonde entre l’Arabie saoudite et les Émirats, qui s’exprime pour la première fois par les armes.

Orient XXI – Début décembre 2025, fortement encouragé par les Émirats arabes unis (EAU), le Conseil de transition du Sud (CTS), la faction sécessionniste militaire la plus puissante du Yémen, a pris rapidement et quasiment sans effusion de sang le contrôle des deux gouvernorats orientaux du pays, le Hadramaout et Al-Mahra qui est situé à la frontière avec l’Oman. Cette offensive a été présentée comme un tournant dans la guerre du Yémen, qui dure depuis plus d’une décennie. Si cette évolution semblait indirectement renforcer l’emprise des houthistes sur le nord du pays en divisant leurs adversaires, elle laissait présager l’effondrement du gouvernement internationalement reconnu (GIR). Elle annonçait également une possible déclaration unilatérale d’indépendance par le CTS des territoires qui, jusqu’en 1990, constituaient la République démocratique populaire du Yémen (RDPYou Yémen du Sud).

 

 

Un mois plus tard, la situation s’est complètement inversée : le CTS a été contraint de retirer toutes ses forces de ces deux gouvernorats ainsi que de celui de Chabwa, à l’ouest du Hadramaout, se repliant vers son berceau d’origine dans le sud-ouest du pays, au nord de la capitale provisoire, Aden. Les Émirats ont déclaré avoir retiré leurs forces restantes du Yémen, conformément à la résiliation de leur accord de sécurité avec le pays et en réponse à la demande de Rachad Al-Alimi, président du Conseil de direction présidentiel soutenu par l’Arabie saoudite. Il avait en effet exigé, le 30 décembre 2025, le retrait du CTS des nouvelles provinces dans un délai de vingt-quatre heures.

L’Arabie saoudite est sortie largement renforcée après avoir montré sa volonté de ne pas laisser les Émirats empiéter sur ce qu’elle considère comme son pré carré, quitte à bombarder les positions tenues par les forces sudistes ainsi que des navires émiratis. Les dirigeants les plus éminents du CTS se précipitent maintenant pour soutenir une conférence parrainée par l’Arabie saoudite sur la question du Sud, que le président Rachad Al-Alimi entend organiser. Les éléments pro-unité du GIR sont désormais plus puissants qu’ils ne l’ont été depuis des années, tandis que le désordre s’est déplacé vers les forces soutenues par les EAU. Seul Aïdarous Al-Zoubaïdi, leader du CTS, entretient encore l’incertitude : après avoir tardé à accepter la convocation de Riyad, il a brusquement disparu peu avant de prendre son vol à Aden. Il aurait entrepris un repli vers sa région d’origine d’Al-Dhalea pour y lancer une guérilla. Le 7 janvier 2025, l’aviation saoudienne a intensément bombardé cette zone. Sur le plan stratégique, le Hadramaout, avec ses ressources en hydrocarbures et son identité singulière, demeure néanmoins le point focal de toutes les parties concernées.

Le Hadramaout, territoire singulier

Les territoires du Yémen méridional – le Nord s’était déjà émancipé de la tutelle ottomane et connaissait un parcours politique différent – se sont libérés de la colonisation britannique le 30 novembre 1967. Le nouvel État abolit tous les anciens petits émirats ainsi que, dans le Hadramaout, les sultanats kathiri, dans l’intérieur, et qu’aiti, sur la côte. La direction de la République démocratique populaire du Yémen (RDPY), unique régime socialiste du monde arabe, est dominée par des factions de l’ouest du pays, en proie à de nombreuses luttes intestines. Cependant, quel que soit le courant au pouvoir au Yémen du Sud, des Hadramis ont toujours occupé des postes politiques de haut niveau, se gardant de prendre parti lors des conflits.

Le Hadramaout est devenu le plus grand gouvernorat du pays unifié depuis 1990, mais seulement 2,5 millions de personnes y vivent. Grâce à sa production pétrolière et à son potentiel d’exportation, il a acquis une place importante dans l’économie du pays, fournissant des ressources budgétaires indispensables à l’État ces dernières décennies. Le gouvernorat a également développé de denses relations avec le voisin saoudien, dues à la fois à leur longue frontière commune et à des liens étroits établis par des migrants hadramis il y a près d’un siècle, qui ont fini par former certaines des familles saoudiennes les plus riches, comme les Bugchan, Ben Laden ou Al-Amoudi.

En conséquence, le Hadramaout a bénéficié d’investissements saoudiens considérables dans les infrastructures, le tourisme et l’industrie, notamment la pêche, ainsi que d’un accès facilité pour la main-d’œuvre migrante en Arabie saoudite.

Au début des années 1970, lorsque le régime socialiste du Yémen du Sud nationalise les terres et les cède en usufruit aux agriculteurs de statut inférieur, de nombreux membres des groupes sociaux privilégiés – familles de descendants du Prophète, chefs tribaux et commerçants – émigrent en Arabie saoudite. Avec l’unification en 1990, les anciennes élites reviennent dans le Hadramaout. Grâce aux politiques du président Ali Abdallah Saleh, à la tête du Yémen du Nord entre 1978 et 1990, puis du Yémen unifié de 1990 à 2012, elles rétablissent leurs privilèges, y compris en dépossédant les groupes de statut inférieur de leurs terres. Ce Al-Islah, qui prône également l’égalité de tous devant Dieu. En conséquence, ces derniers abandonnèrent leur ancienne allégeance au Parti socialiste yéménite (PSY) au profit du parti islamiste Al-Islah, qui prône également l’égalité de tous devant Dieu.

Un enjeu pour les forces sudistes et les Émirats

Le Hadramaout n’a pas été directement touché par le conflit entre le gouvernement et les houthistes, déclenché en 2015. D’abord, le gouvernorat est géographiquement éloigné, séparé de Sanaa par une zone semi-désertique. Ensuite, les Hadramis, sunnites, sont restés imperméables au discours idéologique des houthistes, qui est lié à l’identité zaydite. Au cours des deux premières années du conflit, le Hadramaout, qui a fait allégeance au gouvernement, a été l’un de ses fidèles soutiens, et Al-Islah y a maintenu une présence significative. La montée du séparatisme sudiste à partir de 2017, coïncidant avec le début de l’affaiblissement de l’alliance saoudo-émiratie, a commencé à y générer des tensions internes.

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Helen Lackner

Chercheure indépendante, elle a travaillé et vécu au Yémen pendant plus de quinze ans, dont cinq dans la RDPY entre 1977 et 1982.

 

 

 

Source : Orient XXI

 

 

 

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