Au Sénégal, le président, Bassirou Diomaye Faye, limoge son allié de toujours, Ousmane Sonko, et plonge le pays dans l’instabilité politique

Les deux hommes avaient créé le principal parti d’opposition sénégalais il y a douze ans et ne s’étaient jamais quittés. Deux ans après avoir conquis le pouvoir, ils ont rompu, vendredi 22 mai, après des mois de conflit.

Le Monde  – Deux ans seulement après son accession à la tête du Sénégal, le duo au pouvoir s’est déchiré vendredi 22 mai au soir, ouvrant une crise politique inédite. La rupture a pris la forme d’un bref communiqué, lu aux alentours de 21 h 30 à la télévision publique. Sans que cela ait été annoncé, l’homme des remaniements, le secrétaire général de la présidence, Oumar Samba Ba, est apparu et a annoncé le limogeage, par le président, Bassirou Diomaye Faye, du premier ministre, Ousmane Sonko, et de son gouvernement.

Pour les deux hommes, c’est la fin fracassante d’un compagnonnage commencé il y a douze ans, lorsque, ensemble, en 2014, ils ont fondé un parti politique, les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), pour conquérir le pouvoir. Leur alliance aura traversé les années de répression et les mois de prison en 2023, mais n’aura pas résisté à l’exercice du pouvoir. Alors que le président tirait une grande partie de sa légitimité de son très populaire premier ministre, le pays est plongé dans l’instabilité politique.

Cela faisait plusieurs mois qu’une rivalité s’était installée entre les deux têtes de l’exécutif au point que tous les parieurs de Dakar misaient sur leur divorce. Restait à savoir ses modalités – démission ou limogeage du bouillant chef de gouvernement – et sa date. Il s’est scellé vendredi 22 mai dans l’après-midi, lors des traditionnelles questions au gouvernement à l’Assemblée nationale.

Au perchoir, Ousmane Sonko met en cause le président, Bassirou Diomaye Faye, selon lui incapable de tenir l’une de leurs principales promesses de campagne. Alors que le Sénégal traverse une période d’importantes difficultés économiques et budgétaires, il regrette que le président ne se soit pas attaqué aux « fonds politiques » – des caisses secrètes, destinées à financer les dépenses sensibles de l’Etat et qui échappent à ce jour à toute transparence. « Je ne suis pas d’accord avec le président [sur cette question]. Il a fait une erreur. J’ose croire qu’il va se rattraper. » La réprimande de trop.

Ousmane Sonko le tribun, le leader

Face aux attaques régulières de son premier ministre, le chef de l’Etat a gardé le silence ces derniers mois, mais il s’est organisé. En novembre 2025, il a réactivé la « coalition Diomaye », qui l’a portée au pouvoir, et a installé à sa tête l’ancienne cheffe du gouvernement Aminata Touré, contre l’avis d’Ousmane Sonko.

Puis le 2 mai, lors d’une interview télévisée, il se dit, pour la première fois, prêt à se séparer du chef du gouvernement, en cas de perte de confiance définitive. Il fustige dans le même élan une « personnification » excessive du projet du Pastef, allant jusqu’à déclarer que « le Sénégal n’a pas besoin d’un messie ». Chacun y lit une attaque dirigée contre Ousmane Sonko, figure adulée des militants.

Ousmane Sonko, c’est depuis toujours le tribun, le leader, l’incarnation du projet souverainiste du Pastef. Bassirou Diomaye Faye en est dès l’origine l’une des principales têtes pensantes, un stratège dans l’ombre. C’est ainsi que leur duo avait fonctionné durant des années. Quand le second est propulsé candidat du Pastef à la présidentielle, en 2024, il ne le doit qu’à l’inéligibilité – pour cause de condamnation judiciaire – du premier. Il est alors inconnu du grand public, on l’appelle le « plan B ». « Diomaye, c’est Sonko, Sonko, c’est Diomaye », clamait alors leur slogan.

Portée par la désillusion de la jeunesse sénégalaise face à la gouvernance décriée de l’ancien président Macky Sall (2012-2024), leur formation incarne l’espoir de rupture avec un « système » accusé de corruption et d’atteinte aux libertés. Aux 54 % de Sénégalais qui ont voté pour le candidat Diomaye en mars 2024, le duo d’anciens inspecteurs des impôts promet la reddition des comptes et la justice pour les centaines de victimes des violences préélectorales.

Une menace pour Bassirou Diomaye Faye

Mais les espoirs ne cessent d’être douchés. « En deux ans, peu de choses ont changé sur ces plans-là, constate Babacar Ndiaye, analyste politique au groupe de réflexion Wathi. Des proches de Macky Sall ont été libérés : son griot Farba Ngom est sorti de prison, son beau-frère Mansour Faye a été blanchi. Ousmane Sonko a beaucoup dénoncé le fait que la justice n’aille pas assez vite. C’est en partie ce qu’il reproche à Diomaye. »

L’ex-premier ministre est-il désormais le principal opposant du président ? Fort de sa popularité, Ousmane Sonko représente une réelle menace pour Bassirou Diomaye Faye. Le prochain round entre les deux hommes se jouera sans doute dans l’hémicycle si l’ancien chef de gouvernement, qui avait décroché un siège aux dernières élections législatives de 2024, regagne sa place. Un proche collaborateur d’Ousmane Sonko confirme l’intention du chef du Pastef de « retrouver son mandat » et l’envie d’essayer de se hisser à la tête de l’Assemblée nationale.

« Le combat politique risque de se déplacer à l’Assemblée nationale, dans un bras de fer entre le chef de l’Etat et l’hémicycle », commente Moussa Diaw. Pour le professeur de sciences politiques à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, le risque d’un blocage de l’action gouvernementale serait grand à l’heure où l’exécutif porte une série de réformes sur les institutions.

Quatre textes sur la révision de la Constitution, la Cour constitutionnelle, les partis politiques et la création d‘une Commission électorale nationale indépendante doivent être présentés prochainement devant l’Assemblée nationale. Cela ne laisserait qu’une mince marge de manœuvre au chef d’Etat.

Le soir de son limogeage, juste après minuit, Ousmane Sonko est apparu dans son quartier de la cité Keur Gorgui, à Dakar, à bord d’un 4 × 4, escorté par une foule de militants jusqu’à son domicile. Dans le quartier paralysé par la foule, étrangement, l’ambiance ressemblait à celle des soirs de victoire. « Merci Sonko ! », scandaient des centaines de partisans. Juste avant de quitter le Petit Palais, la résidence du premier ministre, dans un message publié sur son compte Facebook, Ousmane Sonko a simplement déclaré pouvoir dormir « le cœur léger ». Samedi 23 mai, le nom de son successeur n’était pas encore connu.

Source : Le Monde 

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