Au Sénégal, le divorce fracassant entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye ouvre une crise au sommet de l’Etat

Le limogeage du premier ministre par le président sénégalais, le 22 mai, acte la fin d’un tandem politique vieux de douze ans et devenu, après des années de combat dans l’opposition, le plus puissant du pays.

Le Monde  – Ousmane Sonko s’est livré à une démonstration de force, mardi 26 mai. Sous les acclamations et à une très large majorité de 132 voix sur 165, le tribun a été élu sans aucune difficulté à la tête de l’Assemblée nationale. Quatre jours après avoir été sèchement démis de ses fonctions de premier ministre par son ancien ami intime, Bassirou Diomaye Faye, et juste après avoir été autorisé à reprendre son siège de député, il devient le deuxième personnage de l’Etat. Il lui aura fallu moins de cent heures pour rebondir.

Ce divorce à la tête de l’Etat marque la fin d’un tandem politique vieux de douze ans et devenu, après des années de combat dans l’opposition, le plus puissant du Sénégal, et met au jour la rivalité entre les deux hommes, dans la perspective de la présidentielle de 2029. Dans ses premiers mots prononcés du perchoir, l’ancien chef du gouvernement s’est voulu conciliant. « Je n’utiliserai pas cette responsabilité pour organiser le chaos institutionnel. Aucun député avec moi n’utilisera cette institution pour une vendetta personnelle », a-t-il déclaré.

Dès leur accession au pouvoir en avril 2024, nul ne semblait être à la bonne place. Dans le duo, Ousmane Sonko était depuis toujours le numéro un et Bassirou Diomaye Faye, son bras droit, dans l’ombre. Le second ne doit son élection qu’à l’empêchement de son chef, rendu inéligible en raison d’une condamnation judiciaire pour diffamation. « Diomaye, c’est Sonko. Sonko, c’est Diomaye », clamait leur slogan de campagne, pour pousser les électeurs à aller voter.

On appelle alors Bassirou Diomaye Faye le « plan B », mais le mot d’ordre est suivi par les partisans du parti Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef). Avec 54 % des voix au premier tour, il devient chef de l’Etat. L’homme de l’ombre est propulsé à la magistrature suprême, sans avoir jamais occupé de fonction élective.

Révélation d’une dette cachée

Il nomme immédiatement son bienfaiteur chef du gouvernement. Cette inversion des rôles ne cessera de peser sur leur relation. Ousmane Sonko est le « meilleur des premiers ministres de l’histoire du Sénégal », assure, en juillet 2024, Bassirou Diomaye Faye. « Ça fait dix ans maintenant que je lutte pour [qu’Ousmane Sonko] s’installe dans le fauteuil présidentiel. Je n’ai pas abandonné cette lutte et je ne compte pas l’abandonner », promettait-il.

Avant de gouverner ensemble, le duo a traversé dix années de combat politique âpre. Passés par la direction générale des impôts et des domaines, puissante administration au Sénégal, dont ils ont dirigé successivement le principal syndicat, les deux hommes ont cofondé, en 2014, le Pastef. Ils mènent leur parti, au programme souverainiste, à la troisième place de la présidentielle de 2019.

Ousmane Sonko devient une figure populaire auprès de la jeunesse diplômée et désœuvrée. Leur lutte pour le pouvoir est marquée par des manifestations massives de leurs partisans et une violente répression. Entre 2021 et 2024, au moins 60 personnes sont tuées par les forces de l’ordre et des centaines d’autres sont incarcérées. Les cadres du Pastef sont traqués, emprisonnés et contraints à la clandestinité.

En avril 2024, devenu premier ministre, Ousmane Sonko continue à prendre la lumière, tandis que Bassirou Diomaye Faye apparaît taiseux. Il nomme ses lieutenants aux postes-clés du gouvernement et des grandes administrations, garde la main sur le parti et s’assure la majorité absolue à l’Assemblée nationale lors des élections législatives de novembre 2024. Le Pastef rafle 130 sièges sur 165. Mais l’état de grâce est écourté abruptement lorsque Ousmane Sonko révèle, en septembre 2024, l’existence d’une dette cachée de 7 milliards de dollars (6 milliards d’euros) imputable à l’ancien pouvoir. L’annonce met à mal les renégociations de prêts avec le Fonds monétaire international et pèse sur l’économie du pays.

Les désaccords au sein du tandem éclatent au grand jour le 10 juillet 2025. Alors que Bassirou Diomaye Faye est reçu à Washington par le président américain, Donald Trump, avec quatre autres chefs d’Etat, Ousmane Sonko convoque ses partisans dans la soirée. En direct, il accuse le chef de l’Etat d’une « absence d’autorité », face aux attaques qu’il subit de l’opposition. « Qu’il me laisse gouverner », tonne M. Sonko.

Ligne politique plus souple

Puis c’est la lutte contre les crimes économiques commis sous l’ancienne présidence qui cristallise les tensions à la tête de l’Etat. Partisan d’une ligne dure, le premier ministre lance une opération « mains propres » qui mène à l’arrestation de plusieurs anciens cadres de l’Etat. Mais le président Faye, lui, adopte un ton moins offensif, préférant insister sur l’indépendance de la justice.

« Leurs positions sur ce sujet ne pouvaient que diverger du fait des rôles de chacun, note Maurice Soudieck Dione, professeur de science politique à l’université Gaston-Berger à Saint-Louis. Ousmane Sonko se dit gardien et guide de la révolution. Il incarne la défense de l’orthodoxie du projet. Quant au président, il se pose en garant de la cohésion nationale, en surplomb des partis, loin de tout esprit de vengeance. »

En novembre 2025, la fracture s’ouvre un peu plus. Quelques jours après un meeting géant d’Ousmane Sonko, au cours duquel il appelle les partis de la majorité à se ranger derrière le Pastef, le président Faye réactive la coalition « Diomaye président » qui l’a porté au pouvoir. Il marque sa distance en révoquant la superviseuse du mouvement, Aïda Mbodj, une fidèle d’Ousmane Sonko.

Bassirou Diomaye Faye assoit son pouvoir autour de cette coalition au poids plume et développe une ligne politique plus souple que son camarade de lutte. A la vision radicale du projet électoral, qui prévoit une sortie du franc CFA, la mise à distance des partenaires étrangers au profit d’une économie endogène ou encore la renégociation des contrats pétroliers, se substitue une forme de pragmatisme chez le président. « Il a estimé qu’un souverainisme absolu mènerait droit dans le mur, comme au Sahel », observe Maurice Soudieck Dione.

Sur le plan diplomatique, la rupture avec la France s’avère moins frontale que promise. Contrairement à son premier ministre, le président se tient à distance de l’Alliance des Etats du Sahel, composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger, qui a rompu avec fracas avec Paris, et entretient une relation cordiale avec son homologue, Emmanuel Macron.

Liens intimes

En mars, la demande de divorce prend forme. Ousmane Sonko évoque une possible « cohabitation douce » avec le président « s’il n’est pas aligné avec son parti » – à l’intérieur duquel le premier Sonko règne en maître. Un mois plus tard, Bassirou Diomaye Faye riposte et réaffirme son autorité sur son premier ministre. « S’il ne me satisfait pas, je nomme un nouveau premier ministre », lâche-t-il, lors d’un entretien avec la presse sénégalaise.

Il mettra ses menaces à exécution quelques semaines plus tard. Au matin du 22 mai, jour du limogeage d’Ousmane Sonko, le président convie d’anciens ministres et chefs de gouvernement dans le cadre du dialogue national. Certains furent des ennemis farouches de l’actuel parti au pouvoir, comme l’ancien ministre de l’intérieur Antoine Félix Abdoulaye Diome. L’homme, qui a mené la répression contre le Pastef et ordonné l’arrestation d’Ousmane Sonko et de Bassirou Diomaye Faye en 2023, pose tout sourire aux côtés de ce dernier, au palais. Une « trahison » de plus, estiment les responsables du parti.

L’acte de fin se joue dans l’après-midi, à l’Assemblée nationale. Face aux députés, Ousmane Sonko accuse le président de « s’être trompé » en refusant d’être transparent sur la gestion des fonds spéciaux, une caisse noire utilisable à la discrétion du président. Selon son entourage, le chef de l’Etat lui aurait alors demandé de démissionner. « Sonko a refusé et a demandé à Diomaye d’user de ses prérogatives, affirme un proche. Cela faisait plus d’un an qu’il demandait au président de le limoger, car il sentait qu’il le gênait. Diomaye a toujours dit non. » A 21 h 30, Ousmane Sonko est limogé par décret. « Ce soir, je dormirai le cœur léger », réagit-il sur les réseaux sociaux.

En dépit de leurs liens intimes – le président sénégalais a surnommé l’une de ses filles du nom de la mère d’Ousmane Sonko et l’un de ses fils en hommage à ce dernier –, les deux hommes ne se sont plus parlé depuis vendredi soir, selon un proche de l’ex-premier ministre. La séparation du puissant duo plonge le pays dans l’incertitude. Quelle politique publique sera menée alors que, de l’avis de nombreux observateurs, « le pays est à l’arrêt » depuis l’élection de Bassirou Diomaye Faye ? Comment l’ancien « plan B » gouvernera-t-il dans une Assemblée acquise à son ancien mentor, devenu son rival ?

« Si l’on nous appelle au gouvernement, nous viendrons. Dans le cas inverse, nous basculerons dans l’opposition », avertit un proche d’Ousmane Sonko, quelques heures après la nomination d’Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô au poste de premier ministre. Pour éviter un blocage, les deux hommes, qui ont en ligne de mire la présidentielle de 2029, devront trouver des compromis. Au risque sinon d’engager le pays, fragilisé par la crise économique dans un conflit institutionnel à l’issue incertaine.

 

 

Source : Le Monde 
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