Le Monde – « Il y a un climat de peur, de terreur même », soupire un militant de Free Sénégal, groupe de défense des droits des personnes homosexuelles, à propos de l’ambiance qui prévaut dans le pays. Ce militant souhaite d’ailleurs rester anonyme – impossible de s’exposer ouvertement sur le sujet. Dernier signe en date de ce regain généralisé d’homophobie, l’arrestation, entre le 4 et le 6 février, de douze personnes accusées « d’actes contre nature », une expression désignant des relations sexuelles entre deux personnes de même sexe.
Interpellés par la brigade de recherches de Keur Massar, en banlieue de Dakar, les douze hommes ont été présentés à un procureur le 9 février. Depuis, ils sont détenus à la prison de Rebeuss, dans la capitale. Parmi eux, deux célébrités : Pape Cheikh Diallo, animateur radio et télévision, qui recevait notamment des stars dans son émission « Face à Pape Cheikh », suivi par des dizaines de milliers d’internautes, et Djiby Dramé, chanteur de fusion, en wolof et soninké, inspiré par le mbalax sénégalais et les musiques traditionnelles mandingues.
Les prévenus risquent un à cinq ans d’emprisonnement et une amende de 100 000 à 1 500 000 francs CFA (de 150 euros à 2 200 euros), conformément à l’article 319.3 du code pénal.
« Les personnes homosexuelles ont peur. Les arrestations sont nombreuses, elles ont lieu sur de vagues soupçons. Pire, des gens en profitent pour faire chanter ou extorquer des biens aux homosexuels », regrette le militant de Free Sénégal, une structure qui opère désormais de manière informelle. Ce dernier pointe aussi du doigt la divulgation de la séropositivité de certains des prévenus : « De quel droit ? »
Une homophobie sans contradiction
« La pression médiatique est énorme, confirme Me Kandiack François Senghor, avocat de Djiby Dramé. Je suis moi-même attaqué, on m’associe à une cause, à des pratiques, alors que je suis simplement dans mon rôle d’avocat. » Me Senghor dénonce aussi d’une enquête mal menée : « Il n’y a aucune preuve, aucun flagrant délit. On arrête des personnes parce qu’elles se trouvent être dans le répertoire téléphonique d’autres. Tous les prévenus ont fait des aveux sous la contrainte. Ce n’est pas un travail sérieux. »
Pour ne rien arranger, l’affaire se télescope avec une autre. Le 8 février, quatorze personnes ont été déférées pour « pédophilie en bande organisée, proxénétisme, viol commis sur mineurs de moins de 15 ans, actes contre nature, transmission volontaire du VIH/sida ». Un véritable réseau de pédocriminalité, suspecté d’être animé par un retraité français. « Ces deux affaires n’ont absolument rien à voir mais, sur les réseaux sociaux, la confusion est entretenue », explique Me Senghor.
Le sujet de l’homosexualité agite le débat public depuis plusieurs années au Sénégal. Avec les arrestations de deux personnalités, les émissions télévisées et radiophoniques communient dans une homophobie qui ne connaît pas de contradiction. « J’ai un sentiment de dégoût… Des personnages médiatiques censés être des références morales se retrouvent à la pointe de cette activité diabolique », a tempêté Mame Matar Gueye, hyperactif président de l’association Jamra, très active dans la mobilisation contre les droits des personnes homosexuelles, sur la chaîne Walf. Mass Mboup, leader du mouvement And Samm Jikko Yi, entièrement dédié à la criminalisation de l’homosexualité, a profité de l’affaire pour exiger à nouveau un durcissement de la législation.
L’arrestation des douze Dakarois n’a en tout cas rien d’exceptionnel. « On a recensé environ 48 arrestations sur des soupçons d’homosexualité en 2025 », explique le militant du collectif Free Sénégal, qui poursuit : « Depuis 2016 environ, avec le lobbying de Jamra et And Samm Jikko Yi, il n’est plus possible de parler de la défense des droits des personnes homosexuelles. Aucune association, pas même une organisation internationale, n’ose plus aborder la question, sous peine de se retrouver sous la vindicte, de déclencher un déchaînement sur les réseaux sociaux, des manifestations de rue… »
« Il est vrai que les arrestations tendent à se multiplier depuis quelques années et qu’elles semblent parfois hasardeuses, reconnaît un défenseur des droits humains, qui préfère ne pas se montrer présent sur le sujet des droits des personnes homosexuelles. On a maintenant beaucoup d’arrestations sur de simples dénonciations, des sortes de pièges tendus à travers des applications de rencontre… Du coup, devant la justice, les dossiers ne tiennent pas toujours » En décembre 2025, faute de preuves, une dizaine de personnes accusées d’actes contre nature ont ainsi été relaxées de ces faits.
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