– D’habitude, l’introduction en Bourse d’une entreprise n’est pas franchement synonyme de tendance et de viralité sur les réseaux sociaux. Une fièvre certaine a pourtant saisi le Nigeria depuis le 14 septembre, avec l’ouverture de la souscription à l’entrée sur la place financière de Lagos de la raffinerie du groupe Dangote à Lekki (dans la périphérie de la métropole nigériane), la plus grande d’Afrique et l’une des plus grandes au monde. Et cette frénésie s’est déclinée à l’envi, avec humour, dans de multiples vidéos et mèmes, dans lesquels des citoyens nigérians fanfaronnent sur leur nouveau statut d’actionnaire, se campant en partenaires d’affaires d’Aliko Dangote, homme le plus riche du continent devenu plus que jamais une célébrité.
« Chers [coactionnaires], en tant qu’investisseur de la raffinerie Dangote, je tiens à vous faire remonter un rapport concernant l’un de nos camions », surjoue ainsi sur les réseaux sociaux un jeune homme à lunettes, se mettant en scène devant un camion-citerne siglé de l’aigle bleu du groupe, arrêté en bord de route, sans chauffeur, toutes fenêtres ouvertes. « Dangote, il faut qu’on parle, assène-t-il, sourire en coin. Nous devons réunir notre conseil d’administration. » Un autre s’égosille, remontant une route passante : « J’ai acheté pour 52 500 nairas [environ 35 euros] dans Dangote ! Si vous voyez un camion Dangote qui dépasse les limites de vitesse, appelez-moi, je suis actionnaire. Dangote, maintenant, c’est mon collègue. »
Le multimilliardaire, actif au Nigeria et ailleurs en Afrique dans le ciment, l’agroalimentaire et le raffinage, a promis que cette opération serait « l’IPO [Initial Public Offering, “introduction en Bourse” en français] du peuple. » La fin de la période de souscription à l’offre, prévue mardi 13 octobre, a d’ailleurs été repoussée de deux semaines, au 27 octobre, le groupe affirmant vouloir donner plus de temps aux investisseurs de tous horizons. Déjà, le seuil minimum d’investissement avait été fixé à dix actions coûtant chacune l’équivalent de 0,40 dollar (0,35 euros). Soit 4 dollars au total, un montant envisageable même dans ce pays affichant des écarts de richesse vertigineux (environ 129 millions des quelque 230 millions de Nigérians vivent sous le seuil national de pauvreté de 2,50 dollars par jour, selon la Banque mondiale). L’économie informelle y est reine et beaucoup de citoyens n’y sont pas bancarisés, même si l’essor des fintech – contraction des mots finance et technology – locales contribue à améliorer l’inclusion financière.
Le groupe n’a pas précisé combien d’actions (sur un total d’environ 4 milliards) seront réservées à ces petits porteurs face aux grands investisseurs institutionnels, d’autant que l’opération leur est ouverte dans d’autres pays africains, comme le Kenya. « L’introduction en Bourse que nous menons démocratise les marchés de capitaux en Afrique, a insisté en septembre à New York Aliko Dangote, dont la raffinerie affiche des bénéfices en très forte hausse dans un contexte de tension mondiale sur les carburants. [L’opération] vise à ce que les Africains participent à cette prospérité. » Le magnat vise le chiffre énorme de 10 millions de souscripteurs, pour une levée d’au moins 1,6 milliard de dollars, qui ne représentera que 3 % du capital total mais contribuera à financer le doublement des capacités du site de Lekki. La valorisation, post-introduction en Bourse, est estimée par le groupe à environ 50 milliards de dollars.
« Afflux de nouveaux clients »
Pour y parvenir, le groupe industriel, ainsi que la cinquantaine d’intermédiaires mandatés pour vendre les actions, n’ont pas lésiné sur le marketing. Dans les embouteillages de la bouillonnante Lagos, les automobilistes croisaient ces dernières semaines d’immenses panneaux publicitaires les appelant à investir dans cette infrastructure qui a douloureusement mis plus de dix ans, et quelque 20 milliards de dollars, à sortir de terre avant d’être mise en service en février 2024.
« Vous avez vu ce que nous avons bâti, maintenant vous pouvez en acheter des parts », proclamait l’un d’eux. Les publicités se sont exportées jusque sur le célèbre écran de Times Square, à New York, avec en promoteur de luxe la superstar de l’afrobeats Davido.
Dépassées par l’afflux de clients au premier jour de l’ouverture, le 14 septembre, certaines applications digitales d’investissement comme Bamboo et Cowrywise sont tombées en panne pendant plusieurs heures. « Au tout début du processus, nous avons observé un afflux de nouveaux clients, ce qui était très excitant. Ils ouvraient et chargeaient leur compte, et achetaient des actions, raconte Olugbenga « GB » Agboola, directeur et fondateur de Flutterwave, l’une des plus importantes fintech nigérianes, qui, elle, était « prête ». Les petits porteurs viennent, selon lui, de tous les milieux sociaux : « Quand cette excitation initiale s’est calmée, nous avons vu nos clients existants (…) commencer à acheter. Ce sont des personnes plus aisées, plus habituées aux opérations financières, qui prennent le temps de s’informer, de tester l’eau avant de se lancer. »
Anthony Lori Skinn fait partie de ceux-là. Cet homme de 33 ans, qui travaille dans l’immobilier à Lagos, investit régulièrement sur une application concurrente. « J’ai la chance d’avoir pu me faire plaisir en participant et en achetant 200 actions », affirme-t-il par téléphone, louant la « facilité » du processus. Il mentionne parmi ses motivations la promesse de dividendes versés en dollars, une aubaine quand la monnaie locale, le naira, souffre historiquement d’une forte volatilité. « J’espère qu’avec son projet [de doublement de la capacité] et ses autres plans, tout va se passer sans heurts ni difficultés, dit-il à propos d’Aliko Dangote. Parce que s’ils ne marchent pas, on va vraiment tous perdre. On veut tous qu’il obtienne ce qu’il veut. »
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