– A peine une semaine après les premières frappes d’Israël et des Etats-Unis sur Téhéran, le bilan humain provisoire s’élève à plus d’un millier de morts en Iran (selon l’ONG Human Rights Activists News Agency). Les bombardements touchent également le patrimoine culturel, victime collatérale d’un conflit étendu aux pays de la région.
A Téhéran, le palais du Golestan, vieux de quatre cents ans, a subi, dimanche 1er mars, les effets d’un tir de missile qui s’est abattu à proximité. Fenêtres soufflées, miroirs et vitraux brisés : d’après les images diffusées par les médias iraniens, les dégâts sont importants pour ce « Versailles » qui mêle décorations persanes et influence européenne. Des portions de bitume auraient même été soulevées à l’intérieur de l’édifice datant de l’époque safavide (XVIe siècle), puis agrandi sous le règne des Qadjars à la fin du XVIIIe siècle.
Ce palais, l’unique site de la capitale iranienne inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco, revêt une telle importance que Reza Salehi-Amiri, ministre de la culture et du tourisme iranien, s’est indigné d’une attaque contre « l’identité nationale et culturelle de l’Iran ». Les lustres et les objets les plus précieux, toutefois, avaient été évacués avant les bombardements. Trois semaines avant le déclenchement de la guerre, au moment où Donald Trump menaçait la République islamique de frappes imminentes, les autorités locales avaient mis à l’abri un grand nombre de collections de valeur à travers le pays.
« Symboles de survie »
A Tel-Aviv, les missiles iraniens ont en retour frappé, et en partie détruit, des habitations de style Bauhaus, trésors architecturaux de la Ville blanche classés au Patrimoine mondial de l’Unesco. « Ces maisons étaient bien plus que du béton et des balcons, s’est ému le Bauhaus Center sur Facebook, le 1er mars. Elles étaient des symboles de survie, de modernité et de la reconstruction de la vie à Tel-Aviv, la Ville blanche. Leurs lignes épurées et leurs formes simples véhiculaient un message fort : l’architecture comme refuge, l’architecture comme espoir. »
Le Liban, aussi, tremble à nouveau pour son patrimoine. Lors des bombardements israéliens de 2024, le pays avait réussi in extremis à faire inscrire 34 sites sur la liste des biens culturels sous protection renforcée de l’Unesco. Cette année-là, la forteresse médiévale de Chamaa, village frontalier du Sud-Ouest, à 100 kilomètres de Beyrouth, avait été en grande partie détruite. « Les citadelles qui surplombent la plaine sont prises pour cibles car à partir de là on peut contrôler tout ce qui entoure, les batailles se font là-dessus », explique au Monde l’architecte libanais Jad Tabet, conseiller du ministre de la culture libanais. Jeudi soir, aucun monument d’importance n’avait été touché à la suite de l’embrasement régional. « Il ne suffit pas de bombarder directement un site pour qu’il soit endommagé. Un bombardement crée du désordre qui peut affecter la stabilité des constructions », fait toutefois remarquer Jad Tabet. Aujourd’hui, l’architecte se préoccupe pour le site de Tyr, l’ancienne cité phénicienne, où les bombardements ont repris à proximité des ruines antiques.
Interrogée par le Art Newspaper, Tayla Ezrahi, coordinatrice des relations internationales chez Emek Shaveh, un groupe israélien anti-occupation fondé par des archéologues, rappelle que sous les bombes, aucune civilisation n’est épargnée. « La guerre ne fait aucune distinction entre le patrimoine juif, musulman, chrétien ou tout autre. Lorsque de tels sites sont endommagés ou détruits, la perte se répercute bien au-delà des ruines et restera comme un témoignage de l’incapacité de nos dirigeants à privilégier les vies humaines et les mondes culturels et spirituels qui leur donnent un sens, plutôt que la destruction et la ruine. » Des propos qui rejoignent l’esprit de la convention de l’Unesco de 1954, dont le préambule rappelle que « les atteintes portées aux biens culturels, à quelque peuple qu’ils appartiennent, constituent des atteintes au patrimoine culturel de l’humanité entière ».
Réponses évasives
A l’Unesco, il est justement difficile de rendre compte de l’étendue et de la nature des dégâts, qu’il s’agisse du palais du Golestan à Téhéran ou de la synagogue de Beit Shemesh, en Israël. « A l’heure actuelle, on ne peut pas faire de vérification sur site », reconnaît Krista Pikkat, directrice de l’entité culture et situations d’urgence à l’agence onusienne, qui dispose de bureaux à Téhéran, Doha, Beyrouth et Ramallah – mais pas en Israël, qui a quitté l’Unesco en 2017. « On a envoyé des lettres à l’Iran, aux Etats-Unis et à Israël pour rappeler leurs obligations et partager avec les belligérants les géolocalisations des sites inscrits sur la liste au Patrimoine mondial, ou national. »
La plupart des musées de la région, à commencer par ceux fastueux de Doha, ont tiré le rideau jusqu’à nouvel ordre. Les musées de Jérusalem et de Tel-Aviv, comme les grands musées iraniens, se sont employés à mettre les œuvres à l’abri. Aux Emirats arabes unis, en revanche, les musées de l’île de Saadiyat, l’enclave culturelle d’Abou Dhabi qui abrite notamment le Louvre Abu Dhabi dessiné par Jean Nouvel et de nombreux prêts des musées tricolores, sont restés ouverts, malgré la chute de débris de missiles iraniens samedi 28 février à proximité.
Contactées, les parties prenantes s’en tiennent à des réponses aussi évasives qu’opaques. Au Louvre Abu Dhabi, on dit « suivre de près » l’évolution de la situation, « en maintenant les normes les plus élevées en matière de sûreté et de sécurité pour tous ». A Paris, le ministère de la culture se borne à déclarer que « des plans de sauvegarde sont prévus et le bâtiment dispose lui-même d’espaces sécurisés ». L’article 13 de l’accord bilatéral entre la France et les émirats stipule pourtant qu’en cas de risque de sécurité, les Français peuvent procéder sans délai au rapatriement des œuvres prêtées au Louvre Abu Dhabi – à condition qu’un couloir aérien soit ouvert. La question reste celle du moment où appuyer sur le bouton. C’est là que se situe le hiatus. Selon les informations du Monde, côté français, on préférerait agir dès maintenant, sans pousser trop fort cette option pour ne pas froisser la susceptibilité des Emiratis, lesquels rappellent disposer de moyens de défense et d’abris souterrains.
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
