Au Maghreb, des fractures géopolitiques de plus en plus inquiétantes

La rivalité s’exacerbe entre le Maroc et l’Algérie, qui investissent massivement dans leur armement. Ce duel se prolonge au Sahel, alors que les tensions hispano-marocaines autour de Ceuta alourdissent davantage le climat régional.

Le Monde – Des vents mauvais soufflent sur la géopolitique du Maghreb. Rarement l’atmosphère aura été aussi toxique, lourde de périls à terme, sinon immédiats. Alors que s’envenime comme jamais la rivalité entre Alger et Rabat, qu’illustre une alarmante course aux armements, le Sahel voisin est le théâtre d’ingérences étrangères aux ramifications régionales. A ces deux foyers de crise s’ajoute une troisième source de tensions, préoccupante pour l’Europe, puisqu’elle met aux prises le Maroc et l’Espagne autour de l’avenir de Ceuta et Melilla, ces « exclaves » hispaniques fichées dans le nord du royaume chérifien.

Cette triple brèche dans le paysage stratégique du Maghreb est issue de ruptures plus globales – pression migratoire, néo-impérialismes régionaux, redéploiement des corridors énergétiques –, mais aussi de passifs historiques non soldés, en particulier les frontières héritées de la colonisation. En l’absence de mécanismes de régulation des conflits – l’Union du Maghreb arabe (UMA) créée en 1989 est une coquille vide –, un tel cocktail de forces centrifuges a tout lieu d’inquiéter.

L’évolution la plus délétère concerne sans nul doute l’antagonisme entre le Maroc et l’Algérie. Le réveil du conflit autour du Sahara occidental en 2020 a rallumé une discorde régionale que l’on pensait assoupie. Les deux frères ennemis s’étaient déjà affrontés à deux reprises en 1963 (la « guerre des sables », autour du tracé frontalier), puis après le départ en 1975 de l’Espagne de sa colonie sahraouie, Alger soutenant les indépendantistes du Front Polisario combattant la prise de contrôle du territoire par l’armée marocaine. Après une phase d’accalmie, le contentieux a resurgi dans un contexte totalement nouveau : la normalisation diplomatique entre le Maroc et Israël, vivement encouragée par un Donald Trump à la fin de son premier mandat (2016-2020).

L’officialisation de cet axe Rabat-Tel Aviv a bouleversé l’équilibre régional en dopant une assistance sécuritaire israélienne – armement dernier cri, renseignement, etc. – qui a permis au Maroc de sanctuariser son emprise sur le Sahara occidental. Le résultat ne s’est pas fait attendre : l’Algérie, qui s’alarme désormais des manœuvres du « Mossad à [ses] frontières », a rompu durant l’été 2021 ses relations diplomatiques avec Rabat et accéléré ses dépenses militaires. Ces dernières auront doublé entre 2015 et 2025.

Coopération de Rabat avec Israël et les Emirats

Depuis le fameux « deal de Trump » de la fin 2020 – la reconnaissance américaine de la « marocanité » du Sahara occidental contre l’adhésion du Maroc aux accords d’Abraham –, l’heure est à la surenchère des postures. Tandis que le royaume chérifien est saisi d’hubris, optant pour l’épreuve de force avec quiconque n’adoube pas ses revendications de souveraineté sur l’ex-colonie espagnole, l’Algérie est en plein raidissement. Le 10 septembre, elle a décidé de rompre ses relations avec les Emirats arabes unis, qu’elle accuse de comploter aux côtés du Maroc et d’Israël contre sa sécurité nationale.

Surtout, elle enterre sa veille doctrine de non-intervention militaire hors de ses frontières, héritage de sa diplomatie tiers-mondiste des années 1960 et 1970. Le 31 août, Alger a dépêché un détachement aérien (quatre chasseurs Soukhoï et deux Iliouchine) au Niger, au lendemain d’une mutinerie avortée contre la junte au pouvoir à Niamey. Un tel déploiement de force militaire, publiquement assumé, à l’extérieur de son territoire est sans précédent. Il marque le grand retour de l’Algérie sur ses marches méridionales du Sahel, où elle avait perdu pied à la suite d’une série de coups d’Etat souverainistes qui, après avoir bouté la France hors de la région, s’étaient retournés contre le grand voisin du Nord.

La Russie, sponsor des juntes putschistes, semble s’être ralliée au partage du fardeau sécuritaire sahélien avec Alger. Si le rapprochement avec le Mali est loin d’être achevé, le réchauffement avec le Niger est spectaculaire. L’enjeu est crucial pour l’Algérie, qui veut mener à bien son projet de gazoduc transsaharien reliant le Nigeria à l’Europe.

La sécurisation du tronçon nigérien en est un des préalables. Au risque d’aventures militaires précipitant en retour des répliques du tandem rival Maroc-Emirats ? L’influence marocaine au Mali et le jeu intrusif émirati au Soudan, au Tchad et en Libye pourraient constituer autant de leviers pour brider les nouvelles ambitions algériennes.

C’est dans ce tableau en pleine reconfiguration qu’est survenue la crise migratoire de la fin juillet autour de Ceuta. Près de 70 000 migrants – pour l’essentiel marocains – ont réussi en quelques heures à entrer dans la possession espagnole avec une facilité qui a attisé le soupçon d’une complicité des services de sécurité de Rabat. La polémique a fait rage tout l’été. Alors que les médias espagnols dénonçaient le jeu trouble du voisin méridional, suspecté de mener une « guerre hybride » contre Madrid avec l’arme migratoire, les éditorialistes marocains fustigeaient « la désinformation hystérique » diffusée de l’autre côté du détroit de Gibraltar.

Le premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, a opté pour la retenue, mais l’opposition espagnole – le Parti populaire et Vox – a multiplié les accusations contre Rabat. Or ces formations de droite et d’extrême droite ont le vent en poupe pour les élections législatives de 2027. L’essor de l’animosité réciproque est d’autant plus préoccupant que la revendication marocaine sur les exclaves espagnoles de Ceuta et Melilla a été réactivée à la faveur de la crise de fin juillet, y compris par certains ministres.

Certes, le Maroc n’est pas pressé sur ce front-là, sa priorité étant de sécuriser ses acquis diplomatiques sur le Sahara occidental. Mais l’atmosphère s’est brutalement alourdie autour du détroit de Gibraltar, ajoutant un nouveau nuage à l’horizon obscurci du Maghreb.

 

 

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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