Slate – Quand Rania Jaber a promis à son mari que, si Dieu leur donnait une fille, elle s’appellerait Narjis –«jonquille» en arabe– elle imaginait un prénom délicat, symbole de renouveau. Après des jumeaux, Abbas et Ali, elle désirait une petite fille, un vœu qui se réalise en 2020. Ses cheveux clairs lui rappelaient la fleur qui lui avait donné son nom. «Narjis semblait sage pour son âge», c’est elle qui consolait sa mère quand cette dernière pleurait, se souvient Rania auprès du Guardian.
Le 2 mars dernier, alors que la famille tentait de fuir les bombardements israéliens dans le sud du Liban, Narjis, 6 ans, a une nouvelle fois trouvé les mots pour apaiser sa mère. «Mama, tu es ma vie. Ne pleure pas, je t’aime très fort», lui a-t-elle dit. Quelques heures plus tard, une bombe tombait sur leur maison à Maifadoun et tuait Narjis et sa tante sur le coup.
«Je revois sans cesse cette scène. Nos vies ont été déchirées. Elle était comme une fleur. Mon cœur se brise, je n’arrive pas à croire qu’elle n’est plus là», confie Rania, la voix étranglée. Coincée sous les décombres avec ses deux fils, blessés légèrement, elle a survécu au bombardement. Sur les photos de famille, Narjis sourit toujours, vêtue de ses robes préférées, fière de montrer à l’école une pomme en papier mâché ornée d’un grand «A». «Elle voulait devenir médecin», dit sa mère.
Narjis fait partie des 121 enfants libanais tués par les frappes israéliennes depuis le début de l’offensive, le 2 mars, déclenchée après des tirs de roquettes du Hezbollah sur Israël.
Chez les Jaber, l’absence de la fillette est omniprésente. Son frère Abbas va encore lui acheter des chocolats, explique Rania. La mère doit lui rappeler qu’elle est partie, se met à pleurer, puis fait comme si elle allait revenir. Les deux garçons, âgés de 10 ans, vivent dans un état de peur constant: «Leur comportement a changé. Ils font de drôles de choses maintenant. Dès que [mon fils] entend un bruit fort, il panique et tremble.»
Deux guerres en trois ans
À Nabatieh, plus au sud, la famille Basma n’a pas eu la chance de survivre. Le 14 mars, une frappe aérienne a tué les six membres de cette famille, les deux parents et leurs quatre enfants. Hussein Youssef, leur voisin, se souvient: «C’était une famille pauvre, c’est triste. Je leur ai dit de partir, mais ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas d’argent. Quand j’ai entendu qu’il y avait une frappe sur le quartier, j’ai appelé [le père] mais il n’a pas répondu.»
«C’étaient des enfants gentils, discrets et calmes. Ils étaient appréciés dans le voisinage, et donnaient vie à tout le quartier», se remémore le voisin. Ses propres enfants, très proches des Basma, sont inconsolables. «Mon fils a beaucoup pleuré. Lui et ses amis postent leurs photos et parlent d’eux sans arrêt», confie l’homme, avant de conclure: «Il a été particulièrement touché par la mort de la petite fille. Elle sautait toujours sur lui pour jouer. Sa mort lui a brisé le cœur.»
Pour les enfants du Liban, cette guerre est déjà la deuxième en trois ans. Les bombes touchent désormais tout le pays, effaçant toute illusion de sécurité. Les spécialistes tirent la sonnette d’alarme: l’exposition répétée à la violence laisse des traces profondes. «Les enfants se réveillent la peur au ventre, les parents doivent vivre avec une inquiétude insupportable. Ces blessures dureront des années, voire des générations», avertit le docteur Rabih El Chammay, responsable du programme national de santé mentale au ministère libanais de la Santé.
Rania Jaber veut croire que ses fils pourront un jour recevoir l’aide psychologique nécessaire. Dès que la guerre s’arrêtera, elle les emmènera consulter, dit-elle. En attendant, il ne reste qu’à apprendre à vivre avec l’absence de Narjis.
«Elle était différente des autres enfants. Elle me disait: “Maman, je veux dormir à côté de toi. Je veux dormir dans ton cœur”, raconte Rania. Elle était d’une douceur incroyable… plus encore que je ne peux le dire.»
Repéré sur The Guardian
Source : Slate (France)
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