Fara s’est rarement essayé au genre romanesque. Il est souvent considéré comme un poète mystique de la trempe de Baudelaire, de Rimbaud. Sa poésie raffinée lui accorde une place privilégiée parmi les poètes mystiques les plus féconds et qu’il admire avec passion, notamment Rumi, Ibn Arabi et tant d’autres maitres soufis.
Dans le paysage littéraire sénégalais contemporain, « La langue des barbares » s’inscrit dans une tradition du roman social inaugurée par Sembène Ousmane, tout en renouvelant les codes par une approche écopoétique inédite. Situé au carrefour des idées morales et mystiques, ce nouveau roman, la langue des barbares, se déroule à un moment critique de l’histoire. L’intrigue prend place à l’époque de l’émigration clandestine – le parallèle s’impose – qui a profondément marqué les populations vivant au bord des côtes et des fleuves, dont le destin semble inexorablement lié à ces drames humains. Pour s’en convaincre, il suffit d’évoquer l’histoire symbolique de ce cordon sablonneux qui s’étire sur une vingtaine de kilomètres du Nord de Saint-Louis à l’embouchure du fleuve Sénégal, et qu’on nomme la Langue de Barbarie. La Langue de Barbarie, sur laquelle les quartiers dits des pêcheurs (Goxumbath, Ndar Toute, Guet N’dar) forment une des trois entités de la cité de Saint-Louis-du-Sénégal (avec Ndar Guedj, l’île de Saint-Louis, et Sor, l’extension continentale).
Fara Njaay adopte une approche réaliste, conscient que l’activité halieutique est nécessaire pour maintenir la dynamique d’une fiction à la fois descriptive et informative, tout en proposant une relecture novatrice de l’histoire, affranchie des canons traditionnels de compréhension. Il invite le lecteur à élaborer sa propre analyse des faits relatés grâce à une écriture polyphonique qui privilégie l’intersubjectivité. Cette démarche constitue une tentative de se prémunir contre l’idée selon laquelle la fiction serait pur divertissement ; elle devient plutôt un instrument d’analyse objective des enjeux structurants de notre époque, par le biais d’une lecture distanciée. L’auteur sait pertinemment que les bidonvilles, ateliers clandestins et quartiers déshérités qu’il a observés au fil des transformations de la Langue de Barbarie, ainsi que la pauvreté endémique d’une population marginalisée, ne sauraient représenter l’essence même de la communauté des pêcheurs ; il devait nécessairement exister quelque chose de plus noble et authentique.
L’écrivain a délibérément choisi de situer son récit dans cet écosystème où cohabitent diverses espèces, notamment les oiseaux migrateurs et les pêcheurs en quête de ressources halieutiques pour assurer leur subsistance. Cette évocation prend les accents de la couleur locale en ce qu’elle éclaire la culture et la tradition épique d’une activité humaine – celle des pêcheurs – profondément imprégnée des valeurs de solidarité et de responsabilité collective. Ce cadre devient également le prétexte d’une description minutieuse d’un environnement gravement perturbé par les aléas climatiques et l’activité anthropique, suscitant ainsi une réflexion rigoureuse et introspective sur les conséquences écologiques de ces bouleversements. Les pêcheurs des villages de la Langue de Barbarie – Guet Ndar, Ndar Toute ou Santhiaba, Goxumbacc – amarrent leurs pirogues dans l’espoir de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. Parfois, l’infortune les guette.
Nzuri, protagoniste de « La langue des barbares », est un jeune homme d’une vingtaine d’années engagé dans une quête identitaire complexe. Confronté à l’autorité paternelle et aux réalités socio-économiques de son quartier, il incarne une génération tiraillée entre tradition et modernité. Son parcours initiatique révèle progressivement les mécanismes d’une société en mutation, où injustices sociales et dégradation environnementale s’entremêlent.
Le roman est un échange didactique entre Nzuri et ses nouvelles connaissances sur le fonctionnement de la société d’aujourd’hui, avec une histoire d’amour ajoutée. Néanmoins, La langue des barbares reste une lecture amusante et intéressante, notamment pour sa capacité à inspirer les lecteurs de toutes générations à repenser ce qu’ils considèrent comme naturel pour imaginer ce qui est possible.
Plus remarquable encore que la simple trame narrative, la critique que formule Fara Njaay à l’égard des intérêts politiciens et des motivations personnelles qui les sous-tendent s’avère particulièrement pertinente pour appréhender les liens entre activité halieutique et enjeux environnementaux. L’auteur fait appel à sa sensibilité écologique pour évoquer ces multiples pratiques anthropiques, souvent exécutées de manière inconsciente au détriment du bien-être collectif. Le lecteur se trouve habilement interpellé par la tension qui s’établit entre les désirs fantasmatiques du « politicien » – lequel adopte une vision manichéenne fondée sur une responsabilité de façade et la recherche de dividendes électoraux en instrumentalisant le désespoir populaire – et les revendications légitimes d’une communauté de pêcheurs assoiffée de justice et de paix sociale.
La langue des barbares » constitue ainsi une œuvre charnière qui transcende le simple témoignage sociologique pour proposer une réflexion politique et écologique d’envergure. Par sa « prudence » narrative, Fara Njaay évite l’écueil du pamphlet pour construire une fiction qui interroge nos responsabilités collectives face aux défis contemporains. L’originalité de ce roman réside dans sa capacité à articuler poésie mystique et engagement social, offrant une voix singulière à la littérature africaine francophone. Ce roman a beaucoup à guider notre discours politique, tant en matière de lutte contre les pratiques peu soucieuses de l’environnement que sur la réelle volonté politique des hommes politiques qui profitent très souvent de la détresse des populations pour marteler avec vigueur leur sentiment démagogique.
El Hadji THIAM
Critique littéraire, Fondateur du Club de Lecture –lire avec Elaj
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