– Chaque seconde compte pour l’homme le plus riche d’Afrique. La rencontre se fera donc dans un rutilant 4 x 4 noir filant vers l’aéroport international de Nairobi, alors que s’achève à peine le sommet Afrique-France de lundi 11 et mardi 12 mai, l’Africa Forward, dont il était l’une des têtes d’affiche. Un entretien accepté au débotté dans les dix mètres qui séparaient les ascenseurs de la sortie de son hôtel, sans cérémonial ni armée de communicants.
Sur le continent, Aliko Dangote est le pape des affaires. En deux ans, la fortune de l’entrepreneur nigérian aux cheveux grisonnants et sobres lunettes noires est passée de 14 à 32 milliards de dollars (12 à 27,5 milliards d’euros), selon le magazine américain Forbes. Son groupe, éponyme, s’est emparé en trente ans de positions solides, parfois écrasantes, dans des secteurs vitaux comme le ciment, l’agroalimentaire, les engrais. Au Nigeria d’abord, puis dans 11 pays africains.
Avec sa méga-raffinerie, ouverte à Lekki, près de Lagos, au début de l’année 2024, il est en train de révolutionner une industrie critique pour l’industrialisation et le développement d’un continent qui peine encore à sortir de sa dépendance aux importations de produits transformés.
En pleine crise du détroit d’Ormuz, la raffinerie Dangote a exporté pour la première fois, fin mars, du pétrole extrait et raffiné au Nigeria vers d’autres pays africains. Deux ans après sa mise en service, quelle est la contribution du site de Lekki aux besoins du continent ?
Ma raffinerie ne sauve pas seulement l’Afrique, elle sauve aussi l’Europe. De nombreuses entreprises européennes nous ont acheté du carburant d’aviation. Les volumes sont colossaux : la capacité de notre raffinerie est de 650 000 barils par jour. Nous effectuons des livraisons vers l’Europe presque tous les jours.
Nous produisons du carburant d’aviation, du diesel, de l’essence, mais aussi du polypropylène [un plastique]. Pour l’Afrique, c’est très important. Notre capacité de raffinage actuelle représente près de 5 % de la capacité totale des Etats-Unis. Lorsque nous aurons terminé notre extension [en 2029, selon le groupe], nous atteindrons 10 % de la capacité de raffinage des Etats-Unis.
La raffinerie de Lekki a été inaugurée il y a deux ans. Pourquoi créer déjà une extension ?
Parce que Lekki est un très grand succès et que l’extension, qui représente environ 11 milliards de dollars, ne nous coûtera pas aussi cher que la construction de la première phase [estimée à 20 milliards de dollars]. Une grande partie de l’infrastructure est déjà en place. De plus, cette extension va nous permettre d’atteindre une toute autre envergure en doublant la capacité de production, qui atteindra 1,4 million de barils par jour. Pour nous, c’est très important. Il y a eu l’Ukraine, maintenant le Golfe : des crises peuvent advenir. Sans la raffinerie, des millions de personnes peuvent se retrouver en situation difficile.
Vous envisagez également de construire une nouvelle raffinerie en Afrique de l’Est, là encore d’une capacité de 650 000 barils, pour environ 17 milliards de dollars d’investissement. Où sera-t-elle située ?
Initialement, nous devions nous installer à Tanga, en Tanzanie [le point d’arrivée de l’oléoduc Eacop, qui acheminera le brut ougandais jusqu’à l’océan Indien]. Mais ce lieu pourrait ne pas faire sens économiquement, car les eaux qui le bordent sont très peu profondes et nous ne voulons pas seulement transformer le pétrole venu d’Ouganda. Il faut pouvoir accueillir de grands navires, envoyés par exemple par [les compagnies pétrolières] Abu Dhabi National Oil Company [aux Emirats arabes unis] ou Saudi Aramco [en Arabie saoudite].
Les discussions sont encore en cours concernant l’emplacement de cette raffinerie. Elle pourrait être au Kenya. Notre décision dépendra des résultats des évaluations et des rapports techniques, stratégiques et d’ingénierie.
Vous plaidez en faveur de l’industrialisation de l’Afrique. Qu’est-ce qui rend ce processus si difficile, selon vous ?
Le principal problème, c’est l’énergie. Il n’y a pas d’électricité pour alimenter la plupart des projets dans lesquels nous voulons investir. Parfois, c’est aussi le manque de cohérence des politiques économiques. Les gouvernements doivent mieux protéger les investissements. Ce sont des problèmes auxquels nous devons faire face. Il faut s’asseoir et discuter avec eux.
Le Nigeria est engagé, depuis 2023, dans une profonde réforme de son système économique. Un bouleversement aux conséquences douloureuses pour la population, confrontée à une énorme hausse des prix. Qu’en pensez-vous ?
Les réformes économiques du président Bola Tinubu ont été fantastiques. Elles ont radicalement changé la donne. La monnaie s’est stabilisée. Les réserves brutes de change ont atteint 50 milliards de dollars. Nous avons de nouvelles réglementations antiblanchiment d’argent.
A l’heure actuelle, le Nigeria ne ressent pas du tout la crise du détroit d’Ormuz. Parce que nous avons les engrais, nous avons les raffineries. Oui, le coût de la vie est un peu plus cher qu’avant. Mais, d’un autre côté, le pays profite aussi des prix élevés du brut. Dans le budget du gouvernement, cela fait une différence d’environ 40 dollars par baril.
L’environnement économique particulièrement dur du Nigeria a-t-il forgé votre groupe et porté ses succès en Afrique ?
Je ne vais pas vous mentir, c’est un environnement très difficile. Mais les gouvernements africains, et pas seulement au Nigeria, se rendent compte que s’ils collaborent avec le secteur privé, c’est du gagnant-gagnant. Cela crée des emplois, et c’est le cœur de la question. Je pense que de nombreux changements vont se produire, partout.
Par ailleurs, je demande aux investisseurs vraiment sérieux de s’intéresser de près à l’Afrique. Ceux qui ne veulent pas rater le train, ils viendront ici. C’est la prochaine terre promise. C’est ce que soulignait le nom de cette conférence à laquelle nous venons d’assister : Africa Forward. Nous allons bel et bien de l’avant. Je suis sûr que certains vont se dire : « Nous sommes très présents au Moyen-Orient, nous voulons nous diversifier. » On ne peut pas ignorer un continent qui compte 1,5 milliard d’habitants, dont 70 % ont moins de 30 ans.
Vous prévoyez d’introduire vos activités de raffinage en bourse, notamment pour financer l’extension de Lekki. Les marchés financiers africains sont-ils assez solides pour ce genre d’opération, en dehors de pays comme le Nigeria, le Kenya ou l’Afrique du Sud ?
Non, pas partout, je ne crois pas. Mais je pense que les marchés grandissent et qu’il y a actuellement beaucoup d’intérêts étrangers pour l’Afrique. Le seul problème, c’est qu’ils veulent de gros projets, et s’associer à des entreprises très solides. Ce serait pareil pour moi : si vous me demandez d’aller investir en France, je ne voudrais pas y aller seul, mais avec un Français.
Envisagez-vous d’investir en France ?
Oui, évidemment, si nous avons une opportunité, nous la saisirons. Mais il faut qu’il y ait un partenariat. Même nous, pour être capables de réaliser des projets d’envergure, nous devons nous associer. Lundi, j’étais avec le président de [l’armateur] CMA CGM, Rodolphe Saadé : il a dit que son groupe cherchait à construire un port [Aliko Dangote ne précise pas sa localisation] et nous a proposé d’investir à ses côtés. Donc, oui, nous pouvons le faire.
Y a-t-il un secteur dans lequel vous ne souhaitez pas investir ?
Tout ce qui touche aux cigarettes, à l’alcool, à l’hôtellerie. J’adore le secteur hôtelier, mais je ne peux pas y aller car on ne peut pas faire d’hôtellerie sans alcool. Je suis farouchement opposé à l’alcool. Nous sommes dans la production concrète. Nous répondons aux problèmes de notre continent.
Vos filles travaillent pour votre entreprise. Assureront-elles un jour votre succession à la tête du groupe ?
Très probablement, oui, si elles travaillent dur pour cela. Ce n’est pas une obligation. Nous voulons à terme un groupe très dynamique, qui aura aussi des partenariats avec d’autres grandes entreprises.
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