Une tragédie silencieuse : celle d’enfants livrés à la rue, à la mendicité forcée, aux violences / Par Aissata Ahmedou Tidjane Bal 

Dans toute la région de la Mauritanie au Sénégal, jusqu’à la Gambie se déploie depuis des décennies, dans une indifférence troublante, une tragédie silencieuse : celle d’enfants livrés à la rue, à la mendicité forcée, aux violences, et trop souvent à l’indicible.

Ce qui devrait provoquer une onde de choc morale devient un simple bruit de fond. Chaque semaine, le viol d’un talibé est évoqué, relayé, puis absorbé par le flux médiatique, comme si l’horreur, répétée, finissait par perdre son poids. Mais une société qui s’habitue au viol de ses enfants ne s’endurcit pas : elle se décompose.

Pendant ce temps, les débats publics s’enflamment pour des questions d’apparat, d’ordre protocolaire, de rivalités politiques. La République discute d’elle-même, s’observe, se met en scène mais détourne le regard de ce qui devrait être son socle : la protection absolue de l’enfant. Car il ne s’agit pas ici d’un dysfonctionnement marginal. Il s’agit d’une faille morale profonde.

Un enfant qui mendie n’est pas seulement un enfant pauvre. C’est un enfant exposé, vulnérable, abandonné à des rapports de force qui le dépassent. C’est un enfant dont le corps et la dignité deviennent négociables dans l’indifférence générale. Et lorsque cette réalité devient tolérable, c’est que la société elle même a intégré une forme de renoncement à l’humain.

La mendicité forcée ne fabrique ni des citoyens, ni des croyants, ni même des survivants apaisés. Elle fabrique des êtres marqués, blessés dans leur chair et dans leur confiance au monde. Elle installe, au cœur du tissu social, une banalisation de la domination et de la souffrance. Elle enseigne, dès l’enfance, que la violence peut être normale, que l’injustice peut être ignorée.

Et c’est là que réside le danger le plus profond : non pas seulement dans les crimes eux-mêmes, mais dans l’érosion lente de l’empathie collective. Car lorsqu’une société cesse d’être scandalisée par la souffrance de ses enfants, elle perd bien plus que sa dignité elle perd sa capacité à se projeter, à se réparer, à se reconnaître comme communauté humaine.

Derrière les discours ambitieux sur une Afrique en marche, tournée vers l’innovation et l’intelligence artificielle, persiste une réalité plus sombre : aucune modernité ne peut s’ériger durablement sur une telle fracture morale. Le progrès technologique ne compense pas l’abandon humain.

Une société qui laisse ses enfants errer, pieds nus, exposés au pire, ne prépare pas son avenir elle organise sa propre fragilité. Car ces enfants ne sont pas en marge : ils sont le miroir le plus fidèle de ce que nous sommes devenus.

Et lorsque ce miroir ne provoque plus ni honte, ni sursaut, alors ce n’est pas seulement l’enfance qui est en danger c’est l’âme même de la société qui vacille.

 

 

Aissata Ahmedou Tidjane Bal 

Juriste en droit publique – Spécialiste de la lutte contre le crime organisé.

 

 

Cette analyse n’engage que son auteur et non l’institution qui l’emploie

 

 

 

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