Affaire Epstein : les réseaux africains du criminel sexuel, entre présidents, héritiers et rabatteurs

Les révélations issues des « Epstein Files » montrent que le réseau tissé par l’homme d’affaires américain s’est étendu à l’Afrique, où il a noué des liens avec des figures influentes pour faciliter ses affaires et consolider son pouvoir.

Le Monde – Du Sénégal à la Côte d’Ivoire en passant par le Maroc ou encore le Rwanda, l’ombre de Jeffrey Epstein s’est étendue en Afrique. Les trois millions de documents rendus publics par la justice américaine, le 30 janvier, montrent que le criminel sexuel et homme d’affaires américain, mort en 2019, a appliqué sur le continent la même recette qu’ailleurs dans le monde pour étancher sa soif de pouvoir. Un écosystème où s’entremêlaient relations avec les puissants, affaires parfois troubles et prédation sexuelle.

Dans l’Afrique de l’Ouest des années 2010, Karim Wade, fils du président sénégalais Abdoulaye Wade et figure politique majeure, attire l’attention de Jeffrey Epstein. Surnommé « le ministre de la terre et du ciel », en raison de son super portefeuille ministériel (coopération internationale, aménagement du territoire, transport aérien, infrastructures, énergie), son nom apparaît 504 fois dans les « Epstein Files ».

Après leur rencontre, en 2010, Epstein décrit Karim Wade comme « l’un des plus importants acteurs en Afrique » dans un e-mail à Jes Staley, ex-patron de la banque Barclays. Une personnalité au côté de laquelle il se réjouit à plusieurs reprises de pouvoir « s’amuser ». Les éléments dévoilés par les autorités américaines ne permettent toutefois pas de déterminer si Karim Wade était impliqué dans les abus sexuels orchestrés par le financier. Son avocat n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Figure influente en Afrique de l’Ouest, Karim Wade sert d’intermédiaire pour faciliter les affaires d’Epstein. En mai 2011, il lui organise une tournée entre le Sénégal, le Mali et le Gabon, comme le montre l’itinéraire détaillé envoyé en amont par Karim Wade à des proches de l’Américain, qui s’intéresse particulièrement aux projets d’infrastructure. Au-delà de la logistique (obtention de visas, autorisation d’atterrissage pour son jet privé), le super-ministre ouvre à l’homme d’affaires les portes des palais présidentiels, avec des rencontres prévues avec les chefs d’Etat d’alors de ces trois pays.

Influence et contreparties

Un autre acteur-clé dans l’organisation de ce voyage est l’Emirati Sultan Ahmed Ben Soulayem. A la tête du géant portuaire DP World, très influent en Afrique, il organisera à plusieurs reprises des séjours de Jeffrey Epstein sur le continent. En juillet 2013, il lui propose notamment d’organiser des rencontres avec les présidents du Gabon, du Kenya, de la République démocratique du Congo (RDC), du Rwanda et du Sénégal.

Comme à son accoutumée, Jeffrey Epstein met en retour sa fortune et son carnet d’adresses au service de son réseau africain. Prise en charge des transports et des hôtels de luxe, suggestions de personnalités à rencontrer : Sultan Ahmed Ben Soulayem et Karim Wade sont choyés.

Le Sénégalais en profite. En septembre 2015, l’ex-ministre, emprisonné à Dakar pour enrichissement illicite et détournement de fonds après la défaite électorale de son père trois ans et demi plus tôt, appelle le financier à l’aide. Par e-mail, l’assistante de Karim Wade lui demande de « prendre en charge les frais d’un cabinet d’avocats/lobbying américain à Washington » à hauteur de 100 000 dollars (84 000 euros) afin de faire pression sur le nouveau pouvoir sénégalais. Jeffrey Epstein les met en relation avec le cabinet Nelson Mullins.

« Je les préfère en dessous de 25 ans »

En janvier 2016, le prédateur est à nouveau sollicité. Il précise lui-même dans un échange de courriels avec un contact anonymisé par le ministère de la justice américain avoir « payé la somme due » dans le cadre, cette fois, d’une vague opération de lobbying visant à pousser le président Macky Sall à gracier Karim Wade. « Je veux retrouver mon ami », écrit-il. Cinq mois plus tard, le Sénégalais, gracié, recouvre la liberté. « Merci pour tout ce que vous avez fait !!!! », s’exclame alors dans un e-mail envoyé en juin 2016 à Jefferey Epstein une certaine Nina Keita.

La mannequin, ex-conseillère ministérielle et nièce du président ivoirien Alassane Ouattara, a également gravité dans l’écosystème africain du prédateur sexuel. Les centaines de messages échangés entre cette dernière et Jeffrey Epstein entre 2011 et 2018 montrent que cette figure du clan toujours au pouvoir en Côte d’Ivoire lui a présenté à plusieurs reprises des jeunes filles, comme l’a révélé Le Monde. « Je les préfère en dessous de 25 ans », écrit le criminel dans l’un des échanges d’e-mails.

La jeune femme, aujourd’hui numéro 2 de la société publique de gestion des fonds pétroliers de Côte d’Ivoire (Gestoci), a aussi joué de ses relations sur le plan politique. En 2011, elle présente à Jeffrey Epstein son oncle, Alassane Ouattara, tout juste élu président. Trois ans plus tard, Nina Keita a servi d’intermédiaire entre le chef de l’Etat et le financier pour l’achat d’un système de surveillance à Israël et d’un avion pour la présidence. Ni Nina Keita ni la présidence ivoirienne n’ont répondu aux sollicitations du Monde.

Un réseau africain tentaculaire

D’autres Africains ont réussi à entretenir des relations plus discrètes avec le gestionnaire de fortune. Dans les « Epstein Files », aucune trace de Teodoro Nguema Obiang, dit « Teodorin », fils aîné du chef de l’Etat de Guinée équatoriale, devenu son vice-président. Et pourtant, une enquête du média spécialisé Africa Intelligence publiée en novembre 2020 a révélé une longue amitié de plus de vingt ans entre l’Américain et Teodorin Obiang, visé par des procédures judiciaires à l’étranger dans le cadre des affaires dites des biens mal acquis.

Décrits comme « fêtards », les deux hommes se rendent notamment ensemble au Brésil à la fin des années 2000 pour le carnaval de Rio et se croisent à Paris, où ils sont voisins. Inquiète pour la réputation du futur héritier, depuis qu’Epstein a été condamné une première fois pour racolage de mineurs, en 2008, la famille Obiang cache leur relation. Teodorin et Epstein tentent de faire des affaires dans le pétrole et de monter des projets dans le domaine des loisirs en Guinée équatoriale. En vain, selon Africa Intelligence, à qui le vice-président avait à l’époque rétorqué qu’il « ne connaissait pas Jeffrey Epstein et ne l’avait jamais rencontré ».

Partout où il est passé, le multimillionnaire a tenté de faire des affaires. Comme en juin 2015 au Zimbabwe, où il a cherché, en vain, à profiter du marasme financier du pays, qui avait dû abandonner sa monnaie nationale six ans plus tôt, pour « mettre en place un nouveau système financier », écrit-il. En Libye, à l’aube de la chute du président Mouammar Kadhafi, l’homme d’affaires lorgne sur les quelque 80 milliards de dollars de fonds du régime gelés à l’étranger. Son objectif : restituer ces fonds gelés au nouveau pouvoir libyen moyennant commission. Un échec.

Connu pour son habileté à gérer des fonds opaques à travers des structures offshore, le prédateur sexuel a pris soin, en Afrique comme ailleurs, de se poser en philanthrope pour soigner sa réputation. Au Rwanda, Jeffrey Epstein a « approché le président », Paul Kagame, lors d’un voyage dédié à la mémoire du génocide des Tutsi, afin qu’il l’aide à « trouver deux étudiants rwandais méritants pour financer leurs études aux Etats-Unis », notent ses conseils dans une lettre rédigée en juillet 2007. Cinq ans plus tôt, le prédateur a aussi mis à disposition son jet privé et accompagné l’ex-président Bill Clinton et son équipe lors de sa tournée africaine pour la recherche contre le sida entre le Ghana, le Mozambique, le Nigeria et le Rwanda.

Si Bill Clinton n’a pas été mis en cause dans les activités prédatrices d’Epstein, le doute plane sur les agissements de ce dernier à bord de son jet lors de ce séjour. Dans un rapport du FBI daté de juillet 2019, présent dans les fichiers Epstein, un des passagers affirme que « quatre jeunes femmes âgées de 20 à 22 ans » se disant masseuse, mannequins et ballerine, étaient à bord. Ce passager « a vu Epstein attraper les fesses » de l’une d’entre elles puis s’enfermer avec elle dans la cabine de son jet, relève l’agence fédérale.

Une extension marocaine du réseau

Son réseau international de prédation sexuelle s’est étendu jusqu’au Maroc. En juillet 2002, Daniel Siad, un Suédois d’origine algérienne présenté par des témoins d’une enquête de France Télévisions publiée le 9 février comme rabatteur pour le compte de Jeffrey Epstein, lui envoie la photo d’une jeune femme assortie de plusieurs messages : « Jolie fille française à Marrakech », « 22 ans ». « Mignonne », répond l’Américain. Contacté par France Télévisions, Daniel Siad a assuré qu’il n’était que « chasseur de mannequins ».

C’est aussi au Maroc que Jeffrey Epstein a longtemps cherché à acquérir une propriété, comme le montrent les nombreux échanges d’e-mails à ce sujet, à partir de 2015. Le prédateur se sait alors traqué par la justice américaine. Le Maroc, qui ne dispose pas d’accord d’extradition avec les Etats-Unis, est la destination idéale pour le prédateur. « Mes îles sont détruites. Besoin d’une alternative », écrit-il en septembre 2017.

Deux ans plus tôt, il avait déjà tenté d’acquérir un riad à Marrakech par l’entremise de Jack Lang. L’ex-ministre et président de l’Institut du monde arabe savait qu’un de ses amis vendait le sien, pour « 5,4 millions d’euros, offshore », précise l’ex-ministre dans un e-mail envoyé à Jeffrey Epstein en mars 2015. La transaction n’a pas abouti. Jack Lang a quant à lui souligné « assumer pleinement » ses relations passées avec l’Américain tout en assurant avoir ignoré les crimes commis par ce dernier.

Source : Le Monde

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