A Dakar, l’art de la sape vise le « 100 % made in Sénégal »

L’élégance est partout dans les rues de la capitale sénégalaise. Elle encourage la création, qui reste dépendante des importations de fibres textiles.

Le MondeDeux choses ne manquent pas à Dakar : les élégants et les tailleurs. Le vendredi, les rues ont des allures de défilés. Les femmes sont nombreuses à porter le grand boubou ample avec son moussor, savant foulard de tête. Les hommes optent souvent pour un deux-pièces simple mais coloré, le « demi-saison ». Les jeunes filles sont en « taille basse », ensemble fuselé avec sa jupe évasée. « Dakar est-elle la ville la plus stylée du monde ? », se demandait, en 2018, le magazine de mode états-unien GQ.

« L’élégance sénégalaise est bien connue. Chacun dispose d’un couturier qu’il va régulièrement voir, explique Sophie Nzinga, styliste et ex- directrice de l’Agence pour la promotion et le développement de l’artisanat. Le pagne, qui fut une véritable monnaie d’échange dans la région, reste un cadeau classique pour les cérémonies. »

Ces dernières années, la créativité explose. Dans la boutique de marques de haute couture sénégalaises de Kadiata Diallo, styliste à la tête de la marque Niuku, on trouve des pièces en toile de jute de sacs de marchandises recyclés de chez KB Upcycling, du streetwear, du denim oversize et des maillots de football de chez Jurom, Kethiakh & Caaviar et Mushei. A l’international, de jeunes créateurs se font remarquer, à l’instar de Cheikh Kébé, dont Maison Kébé signe des lignes connues pour leur raffinement.

« Les designers trouvent l’inspiration dans une rue très créative ; les jeunes portent des baggys en wax et des tuniques traditionnelles en camouflage, qu’ils commandent à leur tailleur. Ils empruntent des éléments à tous les vestiaires : toques du Nigeria, djellabas du Maroc… », renchérit Sophie Nzinga.

Plus de 60 000 ateliers de couture

Même avec des moyens modestes, des artisans proposent à leur clientèle des habits originaux. Dans le quartier classe moyenne de Ouakam, à quelques pas de la boutique de Kadiata Diallo où le prix de certains vêtements dépasse la centaine de milliers de francs CFA (plus de 150 euros), Abdoulaye Touré, quadragénaire qui a appris la couture avec son père, signe Zem, ses farou mbam – tuniques sans manches traditionnelles revisitées avec capuche et poche ventrale. « Je fais toujours les commandes et les ourlets mais, avec ma marque, je m’amuse », sourit-il, derrière sa machine à coudre à pédale.

« L’habit est surtout un moyen d’affirmer une identité partagée. Il y a une fierté à se montrer dans des habits sénégalais, des marques locales », remarque Sophie Nzinga. « Souveraineté vestimentaire sahélienne – fièrement confectionnée à la main, à Dakar depuis 2014 », proclame le compte Instagram de la très branchée maison Mwami, dont on croise les pièces dans les soirées « cool » de la capitale.

Le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, et le puissant président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, qui se revendiquent du souverainisme et du panafricanisme, sont les premiers à s’afficher en « tradimoderne ». Ce style populaire dans toutes les classes sociales adapte les tenues sénégalaises à un mode de vie urbain et permet de s’affranchir du vestiaire occidental. Les designers de tradimoderne sont considérés, ici, comme des stars.

Avec plus de 60 000 ateliers de couture formels et informels à travers le territoire, le textile est une des principales industries du pays. « Dakar n’est plus juste un espace d’élégance traditionnelle ; c’est un hub, même pour la mode africaine. Le savoir-faire des tailleurs attire des designers du reste du continent », souligne Kadiata Diallo.

« Un écosystème se met en place »

« Un écosystème se met en place », reconnaît Khaled Fhemy, photographe de mode, originaire du Bénin. Chaque année, la capitale accueille une fashion week courue, dirigée par Adama Ndiaye, créatrice dont les pièces de la marque Adama Paris sont un must-have dans la petite bourgeoisie. « La créativité est là, le savoir-faire en tailoring aussi. Il faut maintenant former les jeunes aux questions de production afin de créer une industrie, un accès aux marchés, une distribution… », pense-t-elle.

« La mode est même un espace de réappropriation des savoirs », remarque Kadiata Diallo, qui perpétue les procédés de teinture mauritaniens à base de tampons de bois ou de pliures. La maison Nunu Design mène, de son côté, des recherches sur les techniques de teinture végétale pour ses collections.

Mais le « made in Sénégal » bute sur les réalités économiques. Avec une production de 25 000 tonnes de coton les meilleures années, le pays est loin de fournir son industrie de la mode et importe des centaines de milliards de francs CFA de tissu chaque année.

« Si on crée, confectionne et diffuse, pour ce qui est de la matière… on est dépendants », résume Fatim Soumaré. Dans la région rurale du Sine-Saloum, cette créatrice a relancé des filatures traditionnelles de falé, un fil de coton local. Une opération de sauvegarde d’un savoir-faire traditionnel.

En 2024, deux grandes usines de filature, anciens fleurons nationaux, ont été relancées après des décennies de fermeture. La filière textile est centrale dans la « Vision Sénégal 2050 », document stratégique de l’Etat adopté en 2025. « Produire ce que nous consommons, consommer ce que nous produisons », a lancé Bassirou Diomaye Faye, en présentant ce plan.

 

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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