La Mauritanie sur la brèche face à la poussée djihadiste au Mali

Dans un Sahel en proie à la recrudescence des violences, le pays, épargné par les attaques depuis 2011, incarne une stabilité avec une politique alliant le renforcement sécuritaire, le développement communautaire et un contrôle strict du discours religieux.

Le Monde – « Vous pouvez même passer la nuit ici, c’est sans risque. » Solennel, les bras croisés derrière son large bureau vide, le « hakem » (préfet) de la ville de Fassalé tient à faire savoir que, malgré les 3 kilomètres qui séparent la commune mauritanienne du Mali, déstabilisé par la présence djihadiste, la zone est « très sécurisée ». Face à l’escorte de véhicules blancs du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, il le répète : « Il n’y a rien à craindre, la situation est sous contrôle. »

Si le responsable tient tant à rassurer ses interlocuteurs, c’est parce que, au début de la décennie 2010, la Mauritanie a été la cible de nombreuses actions de groupes affiliés à Al-Qaida, faisant l’objet d’attaques contre des militaires ou des ambassades étrangères, d’assassinats et d’enlèvements de civils occidentaux.

La menace demeure. Le 1er juillet, le Groupe de soutien de l’islam et des musulmans a revendiqué plusieurs attaques dans l’ouest du Mali, tout près du Sénégal et de la Mauritanie. Mais, depuis 2011, celle-ci, qui partage près de 2 200 kilomètres de frontière avec le Mali, n’a plus été touchée sur son sol.

« La région du Hodh Ech-Chargui a beau être très grande, il n’y a pas un mètre du territoire qui ne soit pas maîtrisé », assure Cheikh Ewah, coordinateur de la cellule de développement de la région, où se trouve Fassalé. Partout dans le pays, des checkpoints maillent, presque tous les 100 kilomètres, les routes rectilignes et peu nombreuses. Chaque conducteur est interrogé sur son trajet et sa destination.

En l’espace de quinze ans, la Mauritanie a également développé des services de renseignement, notamment communautaires, réputés « ultraefficaces », selon les mots de plusieurs observateurs. En 2023, le département d’Etat américain, dans un rapport sur le terrorisme, relevait ainsi un « réseau efficace de renseignement humain, particulièrement actif dans la région frontalière orientale du Hodh Ech-Chargui ».

Pour arriver à ce niveau de maillage, « Nouakchott s’est attelé à découper son territoire, pour tenter de rapprocher l’Etat de ses populations », explique Cheikh Ewah, avec une stratégie alliant sécurité et développement. « Nous avons constaté que la seule réponse sécuritaire n’a jamais fonctionné face aux terroristes », poursuit-il.

Travail théologique

C’est dans cette optique que sont nées, en 2019, les emblématiques brigades méharistes, ces gendarmes du désert perchés, non pas à l’arrière de pick-up, mais sur le dos de leurs dromadaires. Constitués d’à peine quelques centaines d’hommes, la plupart originaires de l’Est mauritanien, ils sont chargés de collecter du renseignement et d’incarner la présence de l’Etat auprès des populations nomades.

« Au-delà de l’aspect sécuritaire, ces brigades apportent des soins aux hommes et aux bêtes, construisent des puits, récoltent les doléances », explique le « général Yacoub », un militaire mauritanien à la retraite, qui travaille aujourd’hui pour Themiis, une entreprise française qui accompagne la brigade méhariste dans son développement.

L’initiative, en partie financée par l’Union européenne (à hauteur de 5 millions d’euros sur quatre ans), devrait entrer dans une nouvelle phase en 2026, avec un déploiement de nouvelles brigades plus au sud, dans la région du Hodh El-Gharbi, proche des régions du Sud-Ouest malien de Kayes et de Nioro-du-Sahel, où progressent les groupes armés djihadistes.

Pour contrer une éventuelle expansion djihadiste, la Mauritanie, qui comptait un certain nombre de ressortissants dans les rangs d’Al-Quaida, début 2000, s’est par ailleurs engagée dans un travail théologique contre le discours fondamentaliste des groupes terroristes. « Il y a eu une réponse doctrinale sur un ensemble de points idéologiques qui mobilisent aujourd’hui les djihadistes, comme le fait de se donner le droit d’agir contre un “mécréant”, y compris par la force », précise Amadou Sall, président du think tank Mauritanie Perspectives.

En Mauritanie, où le droit s’inspire en partie de la charia (loi islamique), les chefs religieux ont un pouvoir central. Partie intégrante des comités villageois, ils sont souvent chargés de régler certains litiges ou conflits judiciaires et jouent un rôle d’alerte auprès des différents hakems, en cas de besoin. « Il y a une vraie articulation entre le pouvoir politique, religieux et sécuritaire qui permet aux Mauritaniens de maintenir leur stabilité », observe Joaquin Tasso Vilallonga, ambassadeur de l’Union européenne en Mauritanie.

Depuis 2023 et la recrudescence des violences au Mali, la Mauritanie a néanmoins dû faire face à un afflux de réfugiés maliens – elle en accueille aujourd’hui près de 245 000. « C’est un vrai enjeu sécuritaire pour nous, car tous les Maliens qui se présentent au poste-frontière ouvert de Fassalé sont accueillis en territoire mauritanien, précise Cheikh Ewah. Certains membres de groupes armés pourraient en profiter pour faire des incursions, mais nous restons vigilants. »

Plusieurs observateurs contactés par Le Monde évoquent la possibilité d’un pacte de non-agression entre la Mauritanie et les djihadistes. « Le camp de Mbera, où sont installés la plupart des réfugiés maliens, accueillerait des enfants et des femmes de membres de groupes armés, ce qui expliquerait aussi pourquoi la Mauritanie n’est pas attaquée », souligne une source proche des autorités. Mais les autorités mauritaniennes ont toujours fermement nié l’existence d’un accord entre Nouakchott et les insurgés.

 

 

 

 

 

Source :  Le Monde

 

 

 

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