Rentré en France, je grelotte de froid dans mon appartement

Les prix de l'électricité étant ce qu'ils sont, je surveille la consommation de mes radiateurs comme du lait sur le feu.

M’étant rapatrié en France, je dois faire face à un ennemi auquel je ne m’attendais pas. Cet ennemi, c’est le froid, le froid dans la rue, mais surtout le froid dans les appartements. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans ce pays ? Pendant mon absence, les habitants de cette étrange contrée se seraient-ils entichés du froid comme d’autres développent des passions secrètes pour les jouets érotiques ou les plats à base d’algues marines ?

On m’a tellement mis en garde contre les prix de l’électricité que c’est à peine si j’ose toucher aux radiateurs. Je les regarde avec un mélange de crainte et de vénération. D’un côté, je les sais capables de m’apporter un peu de chaleur voire même, s’ils sont bien disposés, une vague de tendresse; d’un autre je n’ignore pas que livrés à eux-mêmes, ils pourraient signifier ma perte. Quand après de longues tergiversations, je me risque à les allumer, j’ai l’impression de voir mes maigres économies s’échapper en fumée. Sitôt que la température de la pièce dépasse les 19 degrés, je sens monter en moi les premiers frémissements d’une attaque de panique et c’est en toute hâte que je me précipite pour calmer leurs ardeurs.

Dorénavant, mes passages sous la douche sont aussi brefs qu’une ondée dans le désert. Plus de temps à contempler comme jadis ma musculature triomphante –quoi?– il me faut être efficace et économe à la fois. Je suis à peine mouillé que déjà le savon entre en action. En deux, trois mouvements, à la vitesse d’un général napoléonien, je passe mon corps en revue et aussitôt me présente sous le jet d’eau chaude à qui je laisse une dizaine de secondes pour m’éclabousser de son talent. Après quoi, comme un fonctionnaire passé 5h de l’après-midi, j’éteins tout.

Désormais j’habite en mon appartement comme s’il se situait sous le cercle polaire. Comme un navigateur au long cours, j’y déambule en pull, avec trois paires de chaussettes, les mains emmitouflées dans mon anorak. Parfois même, je me risque à porter un bonnet qui quand l’hiver sera vraiment venu prendra les formes d’une cagoule à laquelle j’adjoindrai une écharpe et un cache-nez. Encore un peu et je ressemblerai à un bonhomme de neige. Ou à une statue de glace.

Même d’allumer une lampe me donne des sueurs froides. J’ai acheté une loupe pour lire jusque tard dans la journée. Je dîne dans le noir. L’autre jour, sans le faire exprès, j’ai été à deux doigts d’avaler une gomme qui traînait par là. Je fais ma vaisselle à l’eau froide. Je n’ai pas encore trouvé de moyen d’amener l’eau à ébullition sans me servir d’une plaque à réchaud mais je ne perds pas espoir. Qui sait si en frottant mes mains assez longtemps je ne parviendrai pas à produire une chaleur suffisante pour chauffer l’eau de mes pâtes?

Quand je quitte une pièce, je mets le radiateur en sourdine et emmène avec moi mon thermomètre, objet de toutes mes attentions et préoccupations. Je le surveille avec la même sévérité qu’un gardien de prison un criminel sous haute sécurité et quand il s’enfonce dans cette zone dangereuse où il se retrouve à naviguer au-delà des 19 degrés, à la frontière avec la ligne de démarcation des 20, dans la panique d’un démineur à qui il resterait une poignée de secondes avant d’empêcher l’explosion finale, je me précipite sur le thermostat pour mieux lui intimer le silence, exercice auquel je m’adonne une dizaine de fois par jour.

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Laurent Sagalovitsch

 

 

 

Source : Slate (France)

 

 

 

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