Plongée dans la Double Dette d’Haïti

Des journalistes du New York Times ont calculé le montant que les Haïtiens ont payé à la France en contrepartie de leur liberté, et comment Haïti s’en trouve toujours impacté.

New York Times – En juin 2021, Constant Méheut et Matt Apuzzo, deux journalistes du New York Times, se rendent à Bordeaux, sur la côte sud-ouest de la France. Ils viennent consulter l’archive privée de François Blancpain, un historien spécialiste d’Haïti, avec l’espoir qu’elle permettra de répondre, au moins en partie, à la question qui les occupe depuis des mois : combien d’argent les Haïtiens ont-ils payé, pendant des générations, à leurs anciens maîtres esclavagistes français ?

 

Il y a 200 ans de cela, les esclaves haïtiens se soulèvent contre les colons français et se déclarent libres. Peu après, les Français exigent qu’ils leur paient une grosse somme d’argent, sinon ce serait la guerre. Haïti n’en a pas les moyens et doit contracter un emprunt auprès de banques françaises. C’est ce qu’on appelle la Double Dette, et c’est en partie la raison pour laquelle Haiti figure parmi les nations les plus pauvres du monde.

À partir d’avril 2021, plusieurs journalistes du New York Times ont parcouru la planète à la recherche de documents d’archives, de registres de comptes et de correspondances diplomatiques. Ils ont pu calculer le montant exact payé par Haïti à la France : 560 millions de dollars en valeur actualisée. Les historiens de renommée internationale que le Times a consultés assurent que c’est la première fois qu’un tel calcul a été tenté. En allant plus loin dans ses recherches, le Times est arrivé à estimer le coût de l’impact de la Double Dette : 21 milliards de dollars en perte de développement économique sur la longue durée.

Les résultats de cette enquête et nombre d’autres aspects de la question font l’objet d’une série de cinq articles qui retracent l’histoire de la dette, qui en a tiré profit, et comment elle affecte toujours Haïti de nos jours. Sur près d’un an, les journalistes ont réussi à joindre une trentaine de descendants des familles françaises qui ont bénéficié des paiements et interviewé des dizaines d’experts en France, en Haïti et aux Etats-Unis. Ils ont fouillé dans des archives bancaires, des documents rares préservés dans nombre de bibliothèques, d’anciennes correspondances diplomatiques et autres, pour trouver des réponses.

 

Découvrir qui a tiré profit des paiements et qui en a souffert n’était pas leur seul objectif. “La vraie question derrière tout ça, c’était de comprendre au sens large”, dit Catherine Porter, une correspondante étrangère qui couvre Haïti depuis le tremblement de terre de 2010. “Comment cela a-t-il entravé le développement du pays?”

L’idée est née en 2020, quand Catherine Porter a enquêté sur la dette et en a discuté avec Michael Slackman, directeur adjoint de la rédaction en charge de la couverture internationale du New York Times. Ils souhaitaient comprendre pourquoi Haïti fait figure d’exception du point de ve de son extrême pauvreté et du degré de corruption qui y règne. La pandémie a gelé les voyages et suspendu l’enquête. Elle a repris en avril 2021.

En raison des restrictions de voyage encore en place, l’équipe s’est élargie à Constant Méheut, reporter du New York Times à Paris, qui a pu obtenir l’accès aux archives de banques et de bibliothèques et y traquer les paiements de la dette entre banquiers, anciens maîtres esclavagistes et Haïtiens.

Au même moment, Matt Apuzzo et Selam Gerbekian, tous deux journalistes d’investigation internationaux pour le Times, ont également été recrutés pour enquêter sur la dette.

Les quatre journalistes ont chacun travaillé sur un aspect différent de l’enquête. Catherine Porter est allée en Haïti où elle a interviewé des citoyens ordinaires tout comme des hommes politiques actuels et passés, dont l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, le premier à avoir été élu démocratiquement.

 

“Il ne donne jamais d’interviews”, dit-elle. Mais cette fois, M. Aristide a accepté d’évoquer pour The New York Times sa campagne, il y a vingt ans, de demande de restitution par la France de l’intégrité de la somme payée.

Au même moment, Constant Méheut traquait les paiements et les documents bancaires, notant méticuleusement les chiffres qu’il trouvait dans un tableur. Diplômé d’une grande école de commerce, il avait suffisamment de connaissances et d’expertise pour pouvoir faire des projections des coûts sur le long terme.

Matt Apuzzo et Selam Gebrekidan se sont penchés sur les financiers et le rôle des Etats-Unis dans la dette. “Parce que la période que nous examinions était si longue, nous avons dû parler à un grand nombre d’historiens au coup par coup pour chaque petit détail du reportage”, dit Mme Gebredikan.

Les quatres journalistes travaillaient à des milliers de kilomètres d’écart — sur des continents différents. Ils partageaient leurs trouvailles en ligne et sur un groupe WhatsApp.

Quand un ancien ambassadeur de France à Haïti lui a confié en interview que son gouvernement avait donné l’ordre à une commission travaillant sur les relations franco-haïtiennes de “ne pas dire un mot allant dans le sens de la restitution”, Constant Méheut a tout de suite averti ses collègues par message WhatsApp, qui l’ont félicité d’avoir obtenu un tel aveu ouvertement.

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Source : New York Times

 

 

 

 

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