Le Sahel dans la ligne de mire du groupe « État islamique au Grand Sahara »

Le regard de l’autre | Plus les semaines passent, plus des questions se posent sur l’évolution de l’intervention militaire française au Sahel. Deux groupes djihadistes terrorisent la région, dont le groupe « État islamique au Grand Sahara » (EIGS). Que cherche exactement cette organisation aux multiples facettes ?

 

Déclenchée en 2014, l’opération Barkhane est questionnée de façon récurrente. Emmanuel Macron, lors de ses derniers vœux aux armées, vient d’évoquer un « redimensionnement« , comprenez une réduction d’effectifs. Le Sénat s’apprête début février à débattre du sujet.

C’est la conséquence des morts en série de soldats français et de civils maliens, burkinabés, nigériens, au cours des dernières semaines.

Deux groupes djihadistes terrorisent la région : le GSIM, lié à Al-Qaida, au Nord, et le groupe « État islamique au Grand Sahara », au Sud, désigné ennemi numéro un par Paris.

Alors, que cherche exactement cette organisation ?

Le groupe « État islamique au Grand Sahara » n’est pas uniquement un groupe terroriste. C’est un mélange de banditisme, de djihadisme, et d’administration locale.

 

Le groupe « État islamique au Grand Sahara » considère toute une partie du Sahel comme son territoire.

Le Sahel est cette bande de l’Afrique qui s’étend du Sénégal, à l’Ouest, jusqu’à l’Érythrée, à l’Est. C’est la région la plus chaude du monde, la saison sèche dure jusqu’à dix mois par an.

Sa superficie est quasiment comparable à celle de l’ensemble de l’Union européenne. Donc impossible à contrôler par un dispositif militaire de la taille de Barkhane. Ramené à un contingent de 5 000 hommes, cela veut dire que chaque soldat devrait surveiller à lui seul un territoire grand comme 10 fois Paris. Mission impossible, quel que soit le courage de ces soldats.

C’est traditionnellement une région de nomadisme et de transhumance, un paramètre important ; les pistes y sont multiples, les djihadistes s’y déplacent rapidement, le plus souvent à moto.

L’organisation islamiste est particulièrement implantée dans la zone dite « des trois frontières », entre Mali, Niger et Burkina Faso. Avec l’ambition de s’étendre plus au Sud, vers le Golfe de Guinée via le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire.

De ce point de vue, le Burkina Faso, comme le montre la géographie, est la plaque tournante, la zone de transition entre le désert du Sahel et les zones plus humides du Sud.

L’objectif du groupe EIGS est d’y créer un califat, un État en fait, uni par la religion, mais avec un territoire, une administration. Comme son homologue du Proche-Orient, Daech, a pu le faire un temps en Irak et en Syrie.

Le groupe État Islamique emploie lui le mot de « Province ».

C’est un raisonnement assez différent de celui des groupes liés à Al-Qaida, qui ne cherchent pas nécessairement à créer un État au sens territorial.

Le Sahel, coeur désertique de l’Afrique Crédits : Chadi RomanosRadio France

 

C’est une histoire très récente, mais qui prospère sur des conflits anciens.

L’État Islamique au Grand Sahara (EIGS) voit le jour en mai 2015. C’est le fruit d’une scission au sein d’un groupe terroriste précédent, Al Mourabitoune.

Sous la houlette d’Abou Walid al Sahraoui, qui reste aujourd’hui le dirigeant du groupe, l’organisation fait allégeance à l’ensemble de l’organisation État Islamique. Allégeance reconnue un peu plus d’un an plus tard. Et en 2019, l’organisation intègre l’ISWAP, l’État Islamique en Afrique de l’Ouest, qui compte déjà dans ses rangs une partie du groupe Boko Haram au Nigeria.

L’EIGS se structure et va progressivement grossir, quelques dizaines, puis quelques centaines, puis quelques milliers d’hommes. Il multiplie les attaques dans la région des trois frontières, contre des civils, contre les armées locales, notamment celle du Niger. Il affronte les troupes françaises de Barkhane, il est lié à l’enlèvement de deux touristes français au Bénin.

En 2020, le groupe est impliqué dans plus de 500 actes violents, 2 fois plus qu’en 2019.

Ses relations sont ambiguës avec les filiales locales d’Al-Qaida, notamment le GSIM d’Iyad Ag Ghali. Les deux mouvements ont des idéologies proches, mais sont en concurrence croissante, en particulier à partir de la fin 2019, lorsque plusieurs cadres du GSIM font défection pour rejoindre l’État Islamique.

Les deux groupes entrent alors en guerre ouverte avec de nombreux affrontements directs tout au long de l’année 2020.

Si l’État Islamique a rapidement pris du poids dans la région, c’est surtout parce qu’il sait utiliser une stratégie habituelle de ce mouvement : exploiter les conflits locaux préexistants.

En l’occurrence, instrumentaliser la rivalité entre les nomades et les agriculteurs, en particulier pour l’accès aux points d’eau dans cette région désertique.

C’est là où l’Histoire récente rejoint l’Histoire ancienne.

Les éleveurs peuls sont souvent abandonnés par les État centraux, ils sont repoussés ou combattus par les autres populations, paysans haoussas, dogons, ou bambaras, sans oublier les touaregs. Ces paysans peuls sont donc devenus les cibles de recrutement prioritaires du groupe État Islamique.

  • Le droit

Cette situation chaotique permet au groupe djihadiste de se revendiquer plus légitime que le camp d’en face.

Premier point : les frontières dans la région n’ont pas de sens, elles ont été dessinées par les puissances coloniales occidentales à la fin du XIXe siècle lors de la conférence de Berlin en 1885. Elles ne respectent pas les territoires ethniques traditionnels. Ce n’est pas totalement faux.

Deuxième point : les gouvernements en place dans les pays concernés sont incompétents et corrompus, rongés par le népotisme. Incapables de fournir des infrastructures minimales : l’eau, l’électricité, l’éducation, la santé, etc. Là encore, ce n’est pas totalement faux.

En face, le groupe État Islamique se considère plus légitime. Il propose un cadre, un corpus idéologique (la prééminence de la charia) : corpus évidemment extrémiste mais corpus quand même. Et il propose aussi un contrat social aux populations : nous vous protégeons, voire nous vous rétribuons si vous nous obéissez ou nous rendez service. Nous vous terrorisons mais nous pouvons aussi construire un hôpital de campagne ou gérer l’État civil, les mariages, les baptêmes, etc.

  • L’économie

Le groupe État Islamique au Grand Sahara, c’est aussi une organisation économique rationnelle, un business, un mélange de banditisme de grand chemin, de racket religieux, et d’écosystème qui fournit du travail.

L’organisation semble se financer essentiellement par trois biais.

Le premier, c’est la contrebande et les trafics en tous genres, les cigarettes, la drogue, les armes. Sans oublier les convois de migrants.

C’est une pratique ancestrale dans la région de transit, facilitée par l’immensité de ce territoire.

Et une partie des bénéfices des trafics est reversée aux populations locales. C’est la carotte. D’autant, encore une fois, que les États de la région, tous très pauvres, n’ont pas les moyens de se livrer à un mieux disant.

La deuxième source de financement, et là c’est le bâton, c’est le prélèvement d’une dîme, un impôt religieux, la zakat.

Et si les paysans refusent de la verser, la sanction est immédiate.

C’est sans doute ce qui s’est passé début janvier de cette année lorsque deux villages nigériens Tchoma Bangou et Zarouma Dareye, ont été attaqués par les djihadistes. Bilan 100 morts.

Enfin la troisième source de financement, qui s’est développée, ce sont les mines d’or artisanales situées dans la région, après la découverte d’un « filon » en 2012.

On en compte aujourd’hui plus de 2 200, et leur production totale est estimée à plus de 2 milliards de dollars par an au cours actuel de l’or.

Les islamistes en contrôlent directement certaines, en rackettent d’autres, ou bien jouent les intermédiaires pour vendre le produit des orpailleurs.

  • Psychologie et sociologie

Il faut distinguer la psychologie des dirigeants et la sociologie des populations.

Les dirigeants, quelques centaines tout au plus, ont évidemment des djihadistes salafistes convaincus de détenir le bien et la vérité. Ils se sont le plus souvent convertis à cette idéologie. A l’image du leader Abou Walid Sahraoui, initialement un militaire du Front Polisario au Sahara Occidental, issu d’une famille de riches commerçants.

Les populations recrutées elles, sont d’abord motivées par le manque de perspectives économiques, le sentiment d’abandon, le déclassement social, le besoin de protection dans un contexte de rivalités ethniques. C’est particulièrement vrai des populations peules. Être recruté par le groupe État Islamique, c’est pouvoir arborer une arme, circuler à moto, avoir plus d’argent, une forme de prestige social.

Résultat : les djihadistes se fondent dans la population.

C’est pour cette raison que la solution ne peut être uniquement militaire.

Il faut apporter des réponses politiques, sociales, fournir du travail, des services publics, des médecins, des routes, des réseaux d’adduction d’eau.

Sans quoi les mêmes causes continueront de produire les mêmes effets, et les groupes djihadistes comme l’État Islamique au Grand Sahara continueront de prospérer.

 

 

 

Avec la collaboration d’Éric Chaverou et de Chadi Romanos

 

 

 

Jean-Marc Four et Franck Ballanger

 

 

 

 

 

 

Source : France Culture

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