Beaucoup trop d’imams, pas assez de médecins et d’ingénieurs

«Je n’ai pas pu construire un hôpital pour prolonger la vie de ma mère, mais j’ai rénové une mosquée où l’on priera pour le salut de son âme».

Le Maroc forme plus d’imams que de médecins et d’ingénieurs. La plupart des pays arabes et/ou musulmans sont dans la même situation. C’était vrai il y a des siècles de cela, et c’est encore vrai aujourd’hui.

Pourquoi fabriquons-nous plus d’imams que d’ingénieurs et de médecins? Parce que nous construisons plus de mosquées que d’hôpitaux et d’écoles d’ingénieurs. Et ce n’est pas près de changer.

Quand vous voyagez loin, quand vous pénétrez à l’intérieur du pays, même là où les routes n’existent plus et que les pistes ne mènent nulle part, vous allez trouver une mosquée. Comme un dernier rempart ou une bouée de sauvetage. Historiquement, les mosquées ont d’ailleurs été le point de départ de bien des villes. On en construit une, puis on pense au reste.

Si Bill Gates était Marocain, il ne dédierait pas 1% (ce qui représente déjà beaucoup) de ses dividendes à la recherche scientifique, mais à la construction de mosquées. Encore et encore. Mais ce cher Bill n’est pas Marocain et il ne le sera jamais, la nationalité marocaine étant si dure à acquérir. Alors il aide la science, la recherche, le progrès, il s’achète au passage une conscience, et ses chiffres d’affaires ne s’en ressentent guère. Tant mieux pour lui et pour ceux qui profitent de 1% de ses dividendes.

J’ai eu une discussion un jour avec un mécène, quand j’étais médecin stagiaire et qu’il venait rendre visite à sa mère, qui était mal prise en charge. Il était riche et l’hôpital était pauvre. Je lui demandai, naïvement: «Pourquoi ne construisez-vous pas un hôpital, ne serait-ce que pour mieux prendre en charge votre mère malade?». Il me répondit: «Je préfère construire une mosquée, c’est plus simple».

Il est plus pratique de construire une mosquée qu’une école ou un hôpital. Les autorisations arrivent plus vite. Et cela coûte moins cher. Un imam est plus facile à trouver qu’un médecin ou un directeur d’école. Il coûte moins cher aussi. En plus, il va prier pour vous et tout le quartier aussi.

C’est ce que m’avait expliqué, entre les lignes, mon mécène. Il avait déjà construit ou rénové quelques mosquées. Et il avait suffisamment d’argent pour en construire ou rénover encore et encore.

Mais il était là, démuni, en face de moi, et de sa mère malade et mal prise en charge par le pauvre hôpital public. Sa pauvre mère a d’ailleurs rendu l’âme peu après notre entrevue, et lui le mécène a eu le temps de construire ou de rénover d’autres mosquées, mais aucun hôpital.

Je n’ai plus revu mon mécène, mais j’imagine très bien ce qu’il aurait pu me dire: «Je n’ai pas pu construire un hôpital pour prolonger la vie de ma mère, mais j’ai rénové une mosquée où l’on priera pour le salut de son âme».

Cette histoire a bien sûr une morale, voire plusieurs. Je vous laisse les tricoter et vous en délecter.

Pour ma part, je voudrais insister sur un point, parmi tant d’autres. Puisque notre vocation multi séculaire est de former des imams, faisons-le bien. Enseignons-leur aussi les sciences humaines, des notions de sociologie, de psychologie, le b.a.-ba des droits humains, des libertés individuelles, montrons-leur les films les plus accessibles de Tarkovski ou de Bergman, faisons-les rire et réfléchir avec les contes d’Al-Jahiz, faisons en sorte qu’ils soient aussi des hommes de culture, un tant soit peu de culture…

Leur «science» n’en sera que plus universelle!

Karim Boukhari

Source : Le 360.ma (Maroc)

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