L’Afrique, nouvelle vitrine de l’Etat islamique

Après la revendication par l’Etat islamique de l’assassinat de six Français au Niger, les humanitaires s’inquiètent de la contagion djihadiste au Sahel

L’assassinat le 9 août de six humanitaires français au Niger et de leurs deux guides nigériens avait provoqué la stupeur et l’effroi. La revendication, la semaine dernière, par l’Etat islamique ne fait qu’ajouter au trouble des étrangers présents dans le pays. Cette revendication de l’organisation djihadiste via son journal de propagande Al-Naba est «crédible», estime Nicolas Von Arx, chef de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) au Niger.

Le fait que l’attaque a eu lieu dans une réserve près de la capitale Niamey, une zone a priori plus sûre que les régions frontalières du Niger, est particulièrement inquiétant. «C’est un endroit où les humanitaires n’avaient pas d’opérations», observe Nicolas Von Arx. Il n’est pas certain que les jeunes Français, qui travaillaient pour l’ONG Acted, aient été ciblés de façon préméditée. Ils ont peut-être eu la malchance de croiser les terroristes. Ensuite, l’attaque a été opportunément et tardivement revendiquée par l’Etat islamique.

«Cet événement illustre la dégradation de la situation sécuritaire», juge le chef de mission. Le CICR, qui compte 250 employés nigériens et une quarantaine d’expatriés au Niger, mais aucun Français, nationalité la plus exposée en raison de la présence militaire de l’ancienne puissance coloniale au Sahel, a donc redoublé de vigilance. «Cela passe par des contacts renforcés avec les autorités, en particulier les leaders communautaires, afin de savoir si nous pouvons intervenir pour assister les populations déplacées», poursuit Nicolas Von Arx.

 

Surenchère entre djihadistes

 

Ces derniers mois, de plus en plus de Nigériens ont dû fuir les violences, surtout dans l’ouest du pays, à la frontière avec le Burkina Faso et le Mali. Dans cette région, les groupes armés sont multiples, y compris la branche saharienne de l’Etat islamique mais aussi d’Al-Qaida. La concurrence entre les deux composantes djihadistes est telle qu’elles s’affrontent désormais régulièrement, ce qui favorise la dispersion des combattants et la surenchère d’actions.

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Selon le CICR, près de 5000 civils ont perdu la vie à cause des violences depuis le début de l’année au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les trois pays les plus menacés par la contagion djihadiste. Et ces douze derniers mois, plus d’un million de personnes ont été déplacées à cause de l’insécurité.

L’organisation humanitaire n’est pas en mesure de déterminer la part des violences attribuables aux djihadistes, à d’autres groupes armés, aux trafiquants ou aux représailles des forces de sécurité. «L’Etat islamique et Al-Qaida revendiquent les attaques d’envergure, analyse Nicolas Von Arx, pas les assassinats ou les menaces pour imposer des impôts aux populations, autant d’actes qui font que la vie des habitants peut devenir intenable.» L’humanitaire ne pense pas qu’une majorité du territoire nigérien échappe au gouvernement. «Nous sommes très loin d’un califat qui contrôle un large territoire et des villes, comme cela a été le cas en Syrie et en Irak», dit-il, tout en reconnaissant que la situation est «très fluide».

 

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La semaine dernière, un haut responsable américain mettait en garde contre le développement de l’Etat islamique en Afrique, alors que l’organisation terroriste est affaiblie par les coups des Etats-Unis et de leurs alliés en Syrie et en Irak. Devant une commission du Congrès, Christopher Miller, directeur du Centre national de contre-terrorisme des Etats-Unis, a recensé 20 groupes affiliés à l’Etat islamique dans le monde. «En Afrique, ces groupes mènent des attaques fréquentes et ont étendu leur territoire», déclarait le responsable américain. Les Etats-Unis se contentent d’appuyer et de renseigner les 5000 soldats français présents au Sahel.

 

Du Mali jusqu’au Mozambique

 

«Depuis deux ans, la moitié des couvertures d’Al-Naba sont consacrées à des opérations de l’Etat islamique en Afrique, constate Vincent Foucher, chercheur au CNRS. L’organisation voit qu’avec peu de moyens elle peut investir dans des guérillas africaines et contribuer à des opérations plus ambitieuses pour faire de gros dégâts.» L’Etat islamique ne commande pas ses franchises mais fournit des conseils et un appui financier. Et les vidéos de propagande d’actions menées sur sol africain se multiplient.

«Depuis qu’elles sont affiliées à l’Etat islamique, certaines rébellions sont montées en puissance, comme au Mozambique, dans la province riche en gaz naturel de Cabo Delgado», continue Vincent Foucher. On est cependant loin d’un axe djihadiste qui irait du Mali jusqu’au Mozambique, en passant par le Nigeria, où opère Boko Haram, et la République démocratique du Congo, où les actions d’un groupe rebelle sont endossées par l’Etat islamique. «Il y a des échanges de combattants mais les théâtres d’opérations sont éloignés de milliers de kilomètres, tempère le chercheur spécialiste de Boko Haram, au Nigeria. Et les groupes sont souvent rivaux, à l’instar de Boko Haram, qui s’est scindé en deux après qu’une partie du mouvement a rejoint l’Etat islamique.»

 

Simon Petite

 

 

 

Source : Le Temps (Suisse)

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