LES GRAINES DE L’ESPOIR

Ceux qui partent ne reviennent jamais tels qu’ils étaient avant le départ. L’exil déforme, jusqu’aux accents de leur âme - NOTES DE TERRAIN

« Pour moi, jugeant, il me semble, d’après les causes, qui sont toujours petites et d’un moment, je suis au contraire ramené à l’espérance par la vue des maux et leurs racines. » Alain, Mars ou la guerre jugée

 

Dans ma dernière chronique, j’évoquais l’environnement, qui est le nôtre. Ces encombrements qui impactent notre sérénité. Notre cadre de vie, chaotique. Ce n’était pas la première fois que j’essayais de restituer la fresque sociale et humaine, ici à Dakar. Nous habitons une ville bordélique, où l’ordre minimum semble être absent. C’est la réalité affligeante. Nous vivons, tous les jours, l’expérience de la pagaille. La confusion à toutes les échelles, sociales et administratives. Le tragique d’un pays confronté à l’abdication de ses élites, et à l’indigence de l’écrasante majorité de sa population. Certaines réactions, à cette chronique, ne m’ont pas laissé indifférent. Surtout celles de gens vivant hors du Sénégal. Je veux y revenir.

On ne quitte jamais, définitivement, son pays. Lorsque l’on vit loin de sa patrie, il y a toujours un arrachement violent. On traîne avec soi une conscience déchirée. Quelle que soit la vie que l’on mène à l’extérieur, la terre natale et ses effluves nous suivent partout. Les souvenirs. On passe des heures à penser aux siens, aux joies de la vie simple du pays. À la chaleur lointaine des proches. Aux odeurs évanescentes de la tendre jeunesse. Telles des réminiscences d’un bonheur perdu. Ces bulles nostalgiques sont réconfortantes. En même temps, ce sont des moteurs pour continuer à avancer, quelles que soient les difficultés. L’esprit exilé, pour persévérer, a besoin de cette douce mélancolie.

Pour avoir vécu plusieurs années à l’étranger, j’ai connu ces émotions. Le cafard qui étreint. Notre être, dans la solitude de l’éloignement, qui se projette dans l’avenir. Et rêve tendrement du retour. L’exil est tragique. On perd et on gagne. Pour ma part, ce fut une expérience inestimable. L’angoisse des loyers impayés, les lettres recommandées des huissiers, les agios et les appels oppressants de la conseillère de banque. Les longues heures à faire la plonge dans une pièce minuscule. Ces jours monotones. La faim. Le froid. Ces boulots pénibles. Les usines. Les couloirs des restaurants. Les cigarettes enchaînées, les cafés avalés pour traverser les nuits. La précarité. Ce 9m2 étouffant. Des expériences certes désagréables, mais qui font gagner en humanité.

Maintenant revenons-en à ma chronique de la semaine dernière. Je voulais représenter, fidèlement, la réalité. Et ainsi l’interroger. Qu’est-ce que ce tableau nous dit de la société sénégalaise ? L’une des fonctions de l’écriture est, je pense, de pousser au questionnement. C’est le seul exercice que je prétends mener. Je ne cherche pas à semer le désespoir. Cette précision, pour moi, est nécessaire. Car je crois que le Sénégal est une terre merveilleuse, malgré tout. Mieux, je suis persuadé que nos concitoyens qui vivent à l’extérieur – surtout les étudiants – peuvent apporter énormément à leur pays. Si une masse critique d’entre eux décidaient de rentrer, on assisterait rapidement à des bouleversements sociaux et politiques.

D’où tiens-je cette certitude ? D’abord, la conscience s’aère beaucoup plus lorsque l’on voyage, ou quand on vit l’exil. L’ouverture d’esprit est plus facile. On voit d’autres choses. D’autres manières de vivre et de faire. D’autres réalités. D’autres sensibilités. Des valeurs et des mœurs différentes. Des lois, une éthique inconnues. Un ordre moral, un système social étrangers. Des regards qui se portent sur nos corps, et les enferment dans des préjugés. On cultive aussi, avec la solitude et le dépaysement, le dialogue intérieur, nourrissant pour l’esprit. On respecte l’altérité. On apprend à souffrir, en silence. À incliner son âme vers la patience. Ceux qui partent ne reviennent jamais tels qu’ils étaient avant le départ. L’exil déforme, jusqu’aux accents de leur âme. Ce sont des femmes et des hommes changés. Ils peuvent apporter un autre souffle et féconder d’autres élans, au contact de leur pays d’origine.

Le retour de milliers de nos concitoyens agirait comme une greffe, sur le corps social. Un renouvellement de la classe supérieure et moyenne. Cela apporterait incontestablement de nouvelles dynamiques. Il y aura d’autres perspectives. Des grilles de pensée renouvelées. De nouvelles propositions spirituelles et intellectuelles. Tout cela sera décisif pour fracasser l’immobilisme. Ensuite, nous avons beaucoup de retard technique par rapport à d’autres parties du monde. Ce gap peut être comblé si nos nombreux concitoyens, étudiants dans ces pays, rentrent. Avec leurs nombreuses compétences. Le Japon à l’ère du Meiji avait compris cela. En envoyant des jeunes en Europe, pour étudier le caractère de cette région du monde, et surtout y apprendre les techniques avancées. Puis revenir et gérer la transition vers la modernité.

Ceux qui partent ne demandent, souvent, qu’à contribuer. Nos dirigeants doivent mettre en place des mesures incitatives au retour. En leur réservant une place de choix dans les services de l’Etat, et en les mettant dans des conditions optimales de travail, beaucoup de ces têtes bien faites accepteront de revenir. De servir leur pays. Les élites qui restent à l’étranger le font, souvent, à contre-cœur. Mais voilà, les dirigeants ne favorisent pas le retour des cerveaux. Cela porte préjudice à la circulation du savoir, à l’exigence de qualité et de professionnalisme. À l’épanouissement de tout le corps social. L’on se prive, en dernier lieu, d’une grande partie de l’intelligentsia sénégalaise.

En épinglant, dans ma chronique, la phrase d’un ami : « Il faut être costaud mentalement pour vivre en Afrique », je ne voulais pas dissuader ceux qui veulent rentrer. En peignant des tableaux de nos rues et de nos vies, je ne cherche pas à parler aux résignés. Mais à ceux qui veulent encore se battre. Qui gardent espoir et savent que le changement est une question de volonté. La démission est l’attitude de l’esprit malheureux et vaincu. Il n’y a ni honte, ni fatalisme dans la situation que vivent nos pays. Aucune société n’est condamnée, par des lois immuables. Surtout, c’est dans le présent accablant et douloureux que nous devons ancrer notre espoir. Tous ces décors viciés témoignent de nos manquements. À nous de les interroger pour mieux espérer.

Paap Seen 

Source : Seneplus (Le 13 septembre 2020)

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