Face à Israël, le rapprochement ambigu de Riyad

L’Arabie saoudite approuve la reconnaissance par Bahreïn de l’Etat hébreu, sans lui emboîter le pas.

C’est le trophée que Benyamin Nétanyahou rêve de décrocher. Si les Emirats arabes unis (EAU) et Bahreïn ont offert une belle victoire politique au premier ministre israélien en normalisant leurs relations avec son pays – le premier le 13 août, le second le 11 septembre –, ces décisions pèsent peu par rapport à ce que pourrait représenter une reconnaissance de l’Etat hébreu par l’Arabie saoudite, poids lourd du Golfe et chef de file du monde sunnite.

Lors de la cérémonie de signature des accords bahreïno-israélien et émirato-israélien programmée mardi 15 septembre à la Maison Blanche, cette hypothèse devrait flotter dans l’esprit de plus d’un invité. Le fait que le minuscule archipel de Bahreïn, Etat vassal de l’Arabie, ait choisi d’emboîter le pas aux Emirats arabes unis (EAU) laisse entendre que Riyad approuve la dynamique diplomatique en cours et pourrait un jour s’y rallier. Avec un leader aussi impétueux que le prince héritier Mohammed Ben Salman, le fils du roi Salman, l’homme qui a donné aux femmes le droit de conduire, ne doit-on pas s’attendre à tout ?

« Bahreïn n’aurait pas fait un tel pas sans le feu vert des Saoudiens, estime Husseïn Ibish, analyste au Arab Gulf States Institute de Washington. Cela suggère que la Couronne saoudienne est potentiellement disposée à faire de même dans le futur, en fonction de la manière dont ça se passe pour les Emirats et Bahreïn. »« Toutes les monarchies du Golfe se tournent vers Israël pour assurer leur défense face à l’Iran, renchérit Marc Schneier, un rabbin américain qui a ses entrées dans les palais de la région. La question n’est pas de savoir s’ils reconnaîtront Israël, mais quand ils le feront. »

 

Exercice d’équilibrisme

 

A en croire les dirigeants saoudiens, ce jour n’est pas pour demain. Le 19 août, le ministre saoudien des affaires étrangères, Faisal Ben Farhan, avait réitéré la position à ce jour intangible du royaume : pas de normalisation avec Israël sans création d’un Etat palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale. Le donnant-donnant historique, conçu en 2002 par le roi Abdallah, prédécesseur de Salman, et adopté cette même année par la Ligue arabe, sous le nom d’« initiative de paix arabe ». « Une fois que cela est réalisé, tout est possible », avait ajouté le prince.

Dans la foulée, rompant avec le silence observé par Riyad depuis l’annonce de l’accord conclu par Abou Dhabi, le chef de la diplomatie saoudienne avait salué l’initiative de son voisin : « Tous les efforts qui conduisent à repousser la menace de l’annexion peuvent être considérés comme positifs », avait-il jugé en référence au projet de M. Nétanyahou de phagocyter la vallée du Jourdain, un plan suspendu en échange de la reconnaissance d’Abou Dhabi.

Cet exercice d’équilibrisme définit à ce jour la position du royaume sur la question ultrasensible de la normalisation avec Israël. Riyad ne s’oppose pas à ce que ses voisins renversent les termes de l’équation de 2002, au grand dam de la direction palestinienne, qui s’estime trahie. Placée sous forte pression de Donald Trump, qui voit dans ces transformations le principal legs de sa présidence, l’Arabie a même concédé quelques coups de pouce, comme l’autorisation faite aux avions israéliens en route vers les EAU de survoler son territoire.

Mais pour l’heure, le gardien de l’orthodoxie diplomatique arabe n’entend pas renier sa parole. Le berceau de l’islam, protecteur des deux sites les plus sacrés de cette religion, rechigne à reconnaître l’Etat qui occupe Jérusalem-Est, emplacement du troisième lieu saint de l’islam, la mosquée Al-Aqsa. Avec 33 millions d’habitants, dont 22 millions d’autochtones, qui ont baigné pendant des décennies dans un conservatisme religieux hostile à « l’entité sioniste », l’Arabie saoudite n’a pas la liberté de manœuvre des micro-Etats du Golfe.

 

Clins d’œil

 

« Le tissu social et politique saoudien est très différent de celui des Emirats et de Bahreïn, explique le Saoudien Aziz Alghashian, professeur de relations internationales à l’université d’Essex, au Royaume-Uni. En tant que leader du monde arabe et musulman, le royaume ne peut pas reconnaître Israël rapidement, il ne peut pas se permettre d’être vu comme un suiveur. »

Et pourtant, les clins d’œil en direction de l’Etat hébreu n’ont pas manqué ces dernières années. Riyad n’est pas allé jusqu’à accueillir sur son territoire de délégation sportive israélienne et a fortiori pas de ministres, comme l’ont fait ses voisins, notamment Oman, qui a reçu Benyamin Nétanyahou en 2018. Mais le pays a multiplié les initiatives attestant d’un changement de mentalités, particulièrement dans le domaine du dialogue interreligieux.

 

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Dimanche 13 septembre, signe de cette mutation, le quotidien Arab News, vitrine de la nouvelle Arabie promue par « MBS », le surnom de Mohammed Ben Salman, publiait une enquête nostalgique sur les juifs du Liban, une communauté en voie d’extinction. Quelques pages plus loin, un éditorial consacré aux récriminations des Palestiniens à la suite de l’accord bahreïno-israélien les accusait de ne « jamais rater une occasion de rater une occasion », une rengaine de la propagande israélienne.

De l’avis de nombreux observateurs, le plan de développement économique de « MBS », la fameuse Vision 2030, suppose une forme de participation israélienne. En choisissant d’implanter Neom, son projet de mégalopole écolo-futuriste, dans le coin nord-ouest du pays, en face de la station balnéaire israélienne d’Eilat, le prince héritier a envoyé un signe en ce sens. A l’époque où il était ambassadeur à Washington, Khaled Ben Salman, le frère de « MBS », actuel ministre adjoint de la défense, a confié au rabbin Schneier que « le prince héritier voit Israël comme une partie intégrante » de la réussite de Vision 2030. Cette indiscrétion, qui n’a jamais été démentie, d’abord confiée à l’Agence France-Presse, a été confirmée au Monde par le rabbin.

 

« Décision impopulaire »

 

« La jeune génération saoudienne veut avancer dans le rapprochement avec Israël, assure ce dernier. C’est la vieille génération, celle de Salman, qui est attachée à l’initiative de paix arabe. Ce n’est qu’une question de temps. » L’universitaire Aziz Alghashian appelle toutefois à ne pas surinterpréter les déclarations de « MBS », notamment celle d’avril 2018, dans le magazine américain The Atlantic, où il avait reconnu « le droit des Israéliens à avoir leur propre terre ». « L’acceptation d’Israël n’est pas une chose nouvelle chez les dirigeants saoudiens, on l’entend depuis les années 1980 et le plan [du prince] Fahd, qui reconnaissait implicitement ce pays », estime l’universitaire.

Dans l’hypothèse où il accéderait au pouvoir, compte tenu du nombre d’ennemis qu’il s’est faits dans sa course au trône, « “MBS” ferait-il de la normalisation une priorité, sachant combien une telle décision demeure impopulaire en interne ? », s’interroge Andreas Krieg, un spécialiste du Golfe au King’s College de Londres. Dans le petit jeu qui agite les milieux diplomatiques – à qui le tour après les Emirats et Bahreïn ? –, la cote de l’Arabie n’est pas la plus élevée. Le candidat le plus sérieux au titre de cinquième Etat arabe à reconnaître Israël demeure le sultanat d’Oman, qui, dimanche, a chaudement félicité le petit archipel pour sa décision diplomatique. Signe des tiraillements qui l’habitent, l’Arabie saoudite, elle, n’a toujours pas réagi.

Benjamin Barthe

(Correspondant à Beyrouth)

Source : Le Monde

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