Les Libanais de Dakar sous le choc : « C’est dur d’aider à distance, surtout depuis l’Afrique »

Au Sénégal, les quelque 30 000 membres de la diaspora sont partagés entre tristesse, impuissance et colère après les explosions qui ont meurtri Beyrouth.

Dans son salon de coiffure du centre-ville de Dakar, le barbier libanais ne parvient pas à décoller les yeux du poste de télévision. Les images des explosions qui ont secoué le port de Beyrouth, mardi 4 août, passent en boucle. Selon le dernier bilan, au moins 137 personnes sont mortes et 5 000 ont été blessées lors de cette catastrophe sans précédent, et c’est comme si le coiffeur connaissait chacune d’elles. « Tous les Libanais sont comme ma famille, ça me fait trop mal », lance-t-il, le visage marqué.

Présente au Sénégal depuis la fin du XIXsiècle, la communauté libanaise y compterait environ 30 000 personnes. Beaucoup de ses membres ont la double nationalité et nombre d’entre eux ont gardé des liens forts avec leur pays d’origine, où une partie de leurs proches résident encore.

Assise au fond de sa boutique de vêtements, Nabilla Husseini discute justement avec une amie libanaise au sujet de sa sœur et de sa nièce, qui ont subi de plein fouet l’explosion à Beyrouth. « C’est irréel ! A distance, on se sent inutile, on a le cœur brisé et meurtri », témoigne, choquée, cette Libanaise née au Sénégal. « Après trente années de guerre civile, les dernières manifestations, le Covid-19, voilà maintenant cette catastrophe qui frappe le pays. » Puis, dans un sourire un peu triste, elle ajoute, pleine d’espoir et comme pour conjurer le sort : « Mais le Liban se relève toujours… »

 

La solidarité s’organise

 

Libano-sénégalaise depuis trois générations, la famille de Khaled Hoballah vit en partie au Liban. Le jeune homme, qui a grandi entre les deux pays, revendique avec fierté sa double identité et reconnaît son angoisse. « J’ai eu très peur pour ma mère et mes tantes, car les fenêtres de l’immeuble familial ont explosé à Beyrouth. Mais seuls quelques amis ont été blessés par des projections de verre liées à l’explosion, explique-t-il calmement. Je suis avec impatience le nombre de blessés et de morts sur place, espérant ne pas voir le visage ou le nom d’un proche apparaître. » Depuis les explosions, il n’arrive plus à dormir et passe son temps derrière ses écrans d’ordinateur et de téléphone. Comme d’autres, il vit mal cet éloignement : « C’est difficile d’aider à distance, surtout depuis l’Afrique. Avec le Covid-19 et les aéroports fermés, nous n’avons pas accès au Liban. »

 

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Khaled Hoballah, qui a vécu quatre ans à Beyrouth, se dit en colère contre l’Etat libanais. Pas de doute, pour lui, « cet incident est lié à une mauvaise gouvernance et à la corruption qui sévit dans le pays », dénonce-t-il, en référence aux 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans le port depuis 2014 – une substance, très sensible à la chaleur, qui sert à fabriquer des engrais et des explosifs. « Il est temps que le gouvernement laisse la place à d’autres plus motivés et compétents pour gérer le pays », poursuit-il, solidaire des manifestations du peuple libanais qui secouent le pays depuis plusieurs mois. Avec une inflation sans précédent, le Liban vit une de ses pires crises sociopolitiques.

« Je suis triste et choqué, déclare Cheikh Mohamad Kanso, imam libanais et vice-président de l’Institution islamique sociale. Nous vivons actuellement une crise avec beaucoup de problèmes économiques, politiques et sociaux. Cette catastrophe, qui a détruit des infrastructures essentielles à l’économie du pays, va nécessiter une assistance de la communauté internationale. » Alors l’imam a lancé des discussions au sein de sa communauté pour organiser la solidarité et, peut-être, envoyer des aides matérielles, financières ou médicales vers son pays d’origine.

Théa Ollivier
(Dakar, correspondance)
Source : Le Monde
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