[Tribune] En finir avec l’instrumentalisation politique du paradigme identitaire

Comment gérer la diversité dans nos pays ? De nombreux pouvoirs africains ont exploité la carte ethnique à des fins politiques, provoquant des tragédies dont le génocide contre les Tutsi du Rwanda aura constitué le paroxysme.

 

En ce mois de juillet 2020, la communauté internationale s’est souvenue de deux grandes tragédies. Le massacre de Srebrenica, qualifié de génocide par la justice internationale, dont elle a commémoré le 25e anniversaire, le 11 juillet. Environ 8 000 musulmans bosniaques avaient été exécutés par les forces militaires du général Ratko Mladić, en l’espace d’une semaine. Quelques jours plus tôt, le 4 juillet, c’est le Rwanda qui célébrait le 26e anniversaire de la libération du pays et la fin du génocide contre les Tutsi.

En Bosnie, comme au Rwanda, l’identité comme socle de projets politiques a conduit à la mort

Ces deux commémorations rappellent le danger d’une politique des identités. Pour Radovan Karadžić, l’ex-leader nationaliste serbe de Bosnie, les communautés serbes, croates et musulmanes étaient comme « chiens et chats ». Elles étaient réduites à leurs différences, présentées comme irréductibles. De la même façon, le gouvernement de l’ex-président rwandais Juvénal Habyarimana avait de fait transformé les Tutsi – plus tard désignés comme « ennemis » et voués à l’extermination – en citoyens de seconde zone. En Bosnie, comme au Rwanda, l’identité comme socle de projets politiques a conduit à la mort.

D’une certaine façon, ces deux tragédies étaient à contre-courant de l’Histoire. En 1992, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, du politologue américain Francis Fukuyama, annonçait le triomphe, à l’échelle mondiale, de l’ordre libéral. Fukuyama n’avait pas totalement tort : les années 2000 ont en effet vu une expansion sans précédent du marché, des échanges, de la « démocratie », « des valeurs libérales ». Les tribalismes, qui avaient produit tant de tragédies dans les années 1990, étaient en retrait. Multiculturalisme, tolérance, relativisme culturel constituaient le nouveau credo.

Le mythe de « l’unité nationale »

 

Mais les crises de la mondialisation (crises financières, montée des inégalités, crise des réfugiés, appauvrissement des classes moyennes occidentales) ont réveillé la bête. Des États-Unis à l’Italie, en passant par la Hongrie ou la Pologne, les forces du nationalisme, souvent rebaptisées « populisme », ont de nouveau le vent en poupe en Occident.

 

La tendance dépasse le monde occidental : en Russie, où Vladimir Poutine ne manque pas une occasion de rappeler que son pays est d’abord une « civilisation » ; en Inde, où Narendra Modi est l’apôtre d’un nationalisme hindou qui goûte peu les délices du multiculturalisme occidental ; dans une Chine qui exalte sans cesse son exceptionnalisme ou dans une Turquie nostalgique de l’Empire ottoman, le projet est celui de la restauration de la grandeur de cultures (de civilisations) particulières.

Sauf exception, les pays africains ne sont jamais sortis du paradigme identitaire

D’une certaine façon, sauf exception, les pays africains ne sont jamais sortis du paradigme identitaire. Le régime des partis uniques a parfois usé d’une rhétorique « nationale », mais l’impression de cohésion sociale devait avant tout à un usage libéral du bâton. Il n’empêche, dès 1967, la guerre du Biafra exposait à la face du monde les failles du mythe de « l’unité nationale » dans plusieurs de nos pays.

Depuis lors, et notamment depuis l’avènement du multipartisme à l’aube des années 1990, de nombreux pouvoirs africains ont continuellement exploité la carte ethnique à des fins politiques. En mal de vision, d’ambition et de réalisations, ces gouvernants ont souvent servi l’opium de l’identité à leurs peuples, et ont récolté les dividendes de la division.

L’étendard de l’identité

 

De ce point de vue, le génocide contre les Tutsi du Rwanda aura constitué le paroxysme, le point d’achèvement de multiples tragédies qui ont émaillé la vie du continent. Aujourd’hui encore, de nombreux pays africains sont en proie à de profondes divisions autour de la gestion de la « diversité ethnique ».

Mais la nouveauté de notre époque est que l’étendard de l’identité est de plus en plus revendiqué par les peuples eux-mêmes, dans une alliance objective et souvent contre-nature avec des gouvernements peu soucieux de leurs intérêts.

 

 

Dans sa dernière revue de la situation économique en Afrique subsaharienne, le FMI prévoit, pandémie du coronavirus oblige, une réduction de 5,4 % du PIB par habitant en 2020, qui nous ramènerait dix ans en arrière. Sans surprise, la pauvreté, déjà grande, devrait s’accroître ; de même que les inégalités. Sur fond de mal-gouvernance chronique, et alors que plusieurs pays se dirigent vers des élections présidentielles, des soubresauts politiques sont à craindre.

 

Les tensions politiques au Mali, en Éthiopie et en d’autres endroits du continent, qui ne sont en rien liées au coronavirus, préfigurent probablement le climat politique du continent dans les prochaines années. Dans ces conditions, il sera tentant pour les pouvoirs en place d’exploiter la carte ethnique pour affaiblir ou décourager des coalitions d’opposition. Dans un contexte où la mobilisation citoyenne est elle-même de plus en plus identitaire, le terreau sera favorable.

Fédéralisme ou fonte des identités

 

La question de fond demeure pourtant celle-ci : comment gérer la diversité ethnique dans nos pays ? D’un côté, le fédéralisme ethnique éthiopien, qui reconnaît, institutionnalise, promeut les ethnies, apparaît particulièrement instable.

À l’autre extrémité, le Rwanda, marqué par son histoire, propose de fondre les identités particulières, notamment ethniques, dans une identité nationale. Le projet rwandais est ambitieux, mais l’histoire montre que le chemin vers cet idéal est long et requiert de la coercition.

Singapour ou l’Inde ont tenté des approches intermédiaires intéressantes

Divers pays, tels Singapour ou l’Inde (avant Narendra Modi), dont le profil démographique est similaire à celui de nombreux pays africains, ont tenté des approches intermédiaires, qui sont intéressantes. À des degrés divers, ils ont combiné l’impératif de forger un sentiment d’appartenance commun, et donc de transcender les clivages identitaires, avec l’acceptation d’une réalité plurielle.

Trop souvent, la tendance en Afrique est de souligner et d’instrumentaliser les différences. L’expérience de la Bosnie et du Rwanda nous rappelle que, sans nier ces différences, il faut avoir le courage et l’ambition de construire une véritable unité.

 

 

Yann Gwet

Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

 

 

 

 

Source : Jeune Afrique

 

 

 

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