«Nier le racisme est injuste. Le reconnaître permettra de réconcilier la nation». La tribune d’Ibrahima Diawadoh N’jim

« Nous devons rechercher l’égalité des droits. C’est ce combat que nous devons mener et non pas celui de faire établir de statistiques ethniques ​»

Les faits – Ibrahima D. N’jim est membre du Conseil économique social et environnemental et ancien conseiller de Manuel Valls à Matignon.

La crise traversée par notre pays n’est pas que la convocation de la nature à un ultime jugement de nos bienséances à son égard. Elle est d’abord la première livraison du livre des comptes de notre modèle de vie, d’organisation politique et in fine de civilisation.

Nonobstant une stratégie sanitaire qui s’est écrite et mise en œuvre sur les fondements d’un réseau de santé devenu fragile sous l’effet de nos choix politiques passés et des coupes budgétaires successives, nous avons globalement préservé une éthique de l’action publique en cherchant à tout prix à endiguer les décès. C’est simplement là faire acte de civilisation et, au-delà, rester fidèle à nos valeurs d’assistance publique.

A Evry-Courcouronnes, la ville où j’ai toujours vécu et où j’étais en confinement, j’ai vu se mettre en œuvre des réflexes de solidarité inouïs. Ici des voisins qui livraient des plats cuisinés aux personnes âgées, là des confections de masques, ailleurs des dispositifs de réparations d’ordinateurs pour permettre aux « fracturés numériques » de poursuivre la classe et éviter le décrochage scolaire. Les citoyens ont su faire preuve d’altruisme et inventer des solidarités au bénéfice des plus fragiles. Nos quartiers et nos campagnes ont su faire honneur à la France…

C’est la démonstration que l’action est aujourd’hui plurielle, aussi bien publique que privée.

Violence sociale. Nous avons su relever un défi majeur, ne pas sombrer… même si les effets de cette crise nous blesseront encore de longs mois tant le choc fut brutal, d’une violence sociale et mentale silencieuse mais réelle. On pensait que l’individualisme nous enterrerait. Les Français ont montré leur engagement pour le bien commun.

Pourtant, la semaine passée, après avoir récupéré un peu de souffle voilà que notre jeunesse principalement issue de nos quartiers populaires s’irrite du meurtre de George Floyd et s’indigne de la non-réponse de la justice, à la mort du jeune Adama Traoré il y a quatre ans, saisissant là l’occasion d’exprimer son ras-le-bol à la stigmatisation dont elle serait victime de la part de nos forces de l’ordre, épargnant de fait d’autres forces, économiques et sociales, à propos desquelles le constat est plus lourd en matière de stigmatisation…

Oui, combien de vies rendues compliquées par un CV directement mis à la poubelle parce que son auteur bien que diplômé n’a pas le bon prénom ou n’habite pas le bon territoire, combien de vies rendues difficiles par une demande de logement mise à la corbeille par l’agent immobilier ou le service public, parce que n’ayant pas la bonne couleur de peau ou le bon nom…

D’un côté, des manifestants réclament justice pour Adama Traoré sans qu’on ne distingue s’ils souhaitent connaître la vérité, voir condamnés, sans autre procès, les gendarmes mis en cause par la famille de la victime, ou encore dénoncer les délits de faciès. Des associations et groupements politiques les ont rejoints. Elles ne semblent avoir comme préoccupation que de cultiver des névroses communautaires légitimes par les choses vécues au quotidien, mais avec des lectures « transférées » d’un continent à l’autre.

De l’autre, les policiers manifestent pour défendre leur mission de service public, parce qu’ils nous protègent dans des conditions difficiles. Mais leurs organisations syndicales paraissent n’avoir comme seule préoccupation que le privilège de défendre un corps, quel que soit le « coût républicain ».

Surpression. Faire justice cela consiste à la rendre dans un délai raisonnable, à lutter contre les discriminations raciales, ethniques, sociales et surtout territoriales. Et, être juste, c’est aussi reconnaître à nos forces de l’ordre que le régime de surpression qu’elles subissent depuis 2010 (baisse des effectifs, vague d’attentat commencée en 2015, manifestations des Gilets jaunes à partir de 2018) engendre des risques de dérapages. Cela est renforcé par un défaut de formation et de recrutement, faute de candidats de qualité. Nous aboutissons donc à une situation de tension puis de crise qui convoque le ban et l’arrière-ban de nos extrémistes dont certains sont bien présents dans les rangs de la police et ailleurs dans la sphère publique et privée.

Bâtir la France, c’est accepter de construire une communauté de destin. Pour cela, il nous faut affronter avec courage la vérité. Oui, il existe une partie de nous-même qui est victime du racisme et il nous faut y mettre fin. Oui, la police n’est pas raciste en tant qu’institution mais elle constitue un corps social avec des éléments racistes dans ses rangs.

Réconcilier la société, c’est accepter de se poser pour réfléchir collectivement à ce qui nous arrive, c’est accepter d’être malade, pour ainsi inventer ensemble de nouveaux chemins. Une récente tribune de la porte-parole du gouvernement invitait à nous interroger sur la nécessité de statistiques ethniques. Quel en est l’objectif ? Confirmer ce que nous savons déjà, le sortir du fantasme, arrêter les affrontements stériles sur le sujet…

Pour ma part, je préfère être éclairé sur l’état d’un territoire, d’une ville, d’un quartier, d’un hameau face à̀ la promesse républicaine. Là où précisément nous pourrions mesurer l’altération du principe d’égalité dans un espace donné avec des composantes humaines plurielles de part de leur histoire, mais communes par leur lieu de résidence et de réalisation… Ne nous trompons pas de combat, nous devons rechercher l’égalité des droits. C’est ce combat que nous devons mener et non pas celui de faire établir de statistiques ethniques, un sujet déjà dépassé.

Oui l’espérance est là, la crise que nous avons traversé nous a offert une première vérité : nous savons faire face et inventer ensemble le meilleur. Demain, nous devons faire face en engageant de nouvelles perspectives, courageusement et rationnellement. Celles-ci passent par un dessein collectif, une communauté́ de destin.

Source : L’Opinion (France)

 

 

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