Peut-on parler des juifs du monde arabe sans normaliser les relations avec Israël ?

La série « Oum Haroun » · Le ramadan dans le monde arabe est synonyme d’une grande offre en matière de séries. Cette année, l’une d’entre elles, intitulée Oum Haroun (la mère d’Aron), fait particulièrement polémique. En revenant à l’époque où des communautés juives vivaient encore dans les pays du Golfe, les auteurs de la série se sont vu accuser de pousser vers une normalisation des relations avec Israël.

« Mazeltov ! », s’exclame Daoud (David en arabe), le rabbin du quartier, à l’adresse d’Abou Saïd qui vient de marier sa fille. Nous sommes en 1948, dans un quartier d’un pays du Golfe1, où cohabitent musulmans, chrétiens et juifs. À quelques heures de la naissance officielle de l’État d’Israël, les habitants semblent vivre dans une ambiance un peu trop irénique malgré quelques préjugés qui subsistent ici et là, et les trois communautés se réunissent et se serrent les coudes, dans les bons comme dans les mauvais jours.

Mais c’est surtout la communauté juive qui est au cœur de cette fiction, dont un monologue d’introduction définit l’objectif : raconter l’histoire des juifs du Golfe « avant qu’elle ne sombre dans l’oubli ». Une histoire écrite et réalisée par deux frères bahreïnis, Mohamed et Ali Shams, tournée aux Émirats arabes unis et portée par des acteurs koweïtiens pour la plupart, dont la star locale Hayat Al-Fahd. Également coproductrice, cette dernière incarne le personnage principal d’Oum Haroun, une juive convertie à l’islam par amour pour son défunt mari.

Polémique précoce et appels au boycott

 

La série était attendue avec beaucoup d’appréhension et avait commencé à faire couler de l’encre avant même le début de sa diffusion, provoquant de prime abord des appels au boycott au Koweït (qui en censurera en effet la diffusion), par crainte que la série ne provoque l’empathie du spectateur à l’égard des juifs qui ont choisi de partir en Palestine après la création de l’État d’Israël.

Aux premiers jours de la diffusion de la fiction, les réseaux s’enflamment, et « Oum Haroun » devient « Oum Sharoun » (la mère de Sharon, en référence à l’ancien premier ministre israélien). La presse arabe se fait à son tour l’écho de la polémique. La série est ainsi accusée d’« humaniser les bourreaux » et d’utiliser la fiction afin d’ « inciter à la normalisation [des relations avec Israël] ». Une position relayée par le compte Twitter « Saoudiens contre la normalisation », qui est suivi par plus de 60 000 abonnés, ou par l’Association des jeunes démocrates du Bahreïn, qui a organisé le 9 mai une visioconférence sur le thème de « la normalisation [des relations] avec l’ennemi sioniste dans le Golfe ».

Bande annonce de la série Oum Haroun sur la chaîne saoudienne MBC. — YouTube

Pourtant, à suivre les épisodes de la série, on peinerait à y voir cet élan de normalisation sans vergogne. Les événements de la Nakba ne sont en effet ni éludés ni édulcorés. L’exode des Palestiniens, les massacres qu’ils subissent — y compris celui de Deir Yassine — jalonnent les épisodes à travers les nouvelles qu’apportent les postes de radio. Et dans le quartier, la population — musulmane surtout — n’est pas indifférente à la tragédie : des campagnes de dons sont organisées en faveur des « frères palestiniens » et une manifestation conduite, toujours dans l’esprit nostalgique d’une entente entre les trois communautés, par l’imam, le prêtre et le rabbin, appelle à la libération de la Palestine de l’ennemi sioniste.

Les événements de 1948 viennent ainsi ébranler le quotidien des habitants, entre le meurtre d’un voisin juif, une inscription antisémite dans la rue ou encore l’incendie de la maison d’une famille juive. Or, certains de ces actes sont le fait de membres de la communauté elle-même, militants sionistes qui veulent pousser leurs pairs à émigrer en Palestine à tout prix, en leur faisant croire qu’ils ne sont pas en sécurité là où ils vivent. Les dissensions se font ainsi sentir jusque dans la famille du rabbin, entre l’aînée de ses filles, Rifqa (Rébecca), qui se laisse entraîner par son mari, sioniste convaincu encouragé par les Britanniques, et la benjamine Rahil (Rachel), qui partage avec son père l’idée qu’ils n’ont d’autre terre que celle qui les a vu naître, même si ce dernier s’est opposé à son union avec Mohamed, le fils de l’imam.

 

 

« Sur la terre d’Israël »

 

En réalité, un seul passage pose problème, celui qui a été mis à l’index par l’appel au boycott lancé par la Campagne palestinienne pour le boycott universitaire et culturel d’Israël (Pacbi) : à la fin du premier épisode, la radio locale annonce devant une assistance hébétée « la fondation de l’État d’Israël dans la ville de Tel-Aviv, à la fin du mandat britannique, sur la terre d’Israël ». Tout en insistant sur la présence historique des juifs dans la région, le texte du Pacbi refuse « l’instrumentalisation du régime saoudien et du groupe MBC de ce fait afin de falsifier l’histoire et de présenter la Palestine comme étant “la terre d’Israël” ». La prise de position dans la série est d’ailleurs d’autant plus évidente que l’on imagine mal une radio arabe annoncer la création d’un État « sur la terre d’Israël », et non de Palestine.

L’identité du distributeur de la série n’est évidemment pas pour rien dans cette polémique. Le groupe Middle East Broadcasting Center (MBC) qui diffuse Oum Haroun est en effet le plus important groupe audiovisuel saoudien, avec pas moins de 18 chaînes, dont Al-Arabiya, la chaîne d’information continue du royaume. Or, à Riyad, plus encore que dans n’importe quel pays de la région, les signaux de rapprochement avec Israël se sont multipliés, surtout depuis l’accession de Mohamed Ben Salman (MBS) au pouvoir. N’est-ce pas lui qui avait estimé en avril 2018 qu’Israël avait le droit de vivre en paix sur son territoire, déclarant même : « Il y a beaucoup d’intérêts que nous partageons avec Israël et, s’il y a la paix, il y aura beaucoup d’intérêts entre Israël et les pays du Conseil de coopération du Golfe » ? Plus récemment, la chaîne Al-Arabiya présentait « l’accord du siècle » dévoilé par Donald Trump en présence de Benjamin Nétanyahou comme un « plan de paix », les guillemets en moins.

« L’ingratitude des Palestiniens »

 

Une autre série, également diffusée par le groupe MBC et intitulée Makhraj 7 (Sortie 7), mettant en scène une famille saoudienne « moderne » et portée par Nasser Al-Qassabi, le plus célèbre des acteurs saoudiens, a jeté de l’huile sur le feu, en confirmant les accusations portées à l’encontre du régime saoudien. Dans le troisième épisode de cette sitcom, le fils du personnage principal joue en ligne avec un Israélien, et la question des rapports avec l’État sioniste devient un sujet de débat au sein de la famille.

Le grand-père n’y va pas par quatre chemins, acculant les Palestiniens qu’il accuse d’ingratitude : « Nous avons pris part à des guerres pour la Palestine, nous avons suspendu notre production de pétrole2 pour la Palestine. […] Mais à la moindre occasion, ils s’attaquent à l’Arabie saoudite ». Et d’ajouter : « Le véritable ennemi est celui qui ne sait pas apprécier ton soutien et qui t’insulte jour et nuit, plus encore que ne le font les Israéliens ».

Aucune de ces deux polémiques n’a échappé aux réseaux de communication israéliens, notamment arabophones, qui s’en sont saisi pour nourrir le discours de normalisation auquel ces plateformes sont dédiées, les plus célèbres d’entre elles étant le compte Twitter « Israël en arabe » qui relaye régulièrement les appels de ressortissants saoudiens à la normalisation, et la page Facebook du lieutenant-colonel arabophone de l’armée israélienne Avichay Adraee, dont les messages postés à l’adresse des musulmans chaque vendredi, à grand renfort de versets coraniques et de hadiths, sont presque devenus des mèmes3 sur la toile arabophone.

Le judaïsme sans le sionisme

Dès lors, l’intérêt porté par la série Oum Haroun à la religion juive et à ses rituels se trouve associé à cette entreprise de normalisation. Expliquer le principe du shabbat ou l’origine du pain azyme est perçu comme une volonté de rapprochement culturel avec Tel-Aviv. Des « twittos » qui s’y sont mis à leur tour expliquant par exemple ce qu’est une mezouza, pourquoi les juifs la placent à l’entrée de leurs portes et l’embrassent avant d’en franchir le seuil, se trouvent priés d’épargner à la toile leurs connaissances.

Oum Haroun est-elle une bonne série ? La réponse est définitivement non. Entre son univers presque en carton-pâte, sa trame jonchée de secrets de famille et d’amours contrariées (X aime Y qui est amoureux de Z) et les dialogues qui peinent à faire avancer l’histoire, la fiction n’a pas plus d’intérêt qu’une telenovela mexicaine. Mais en prenant pour thématique un sujet dont le potentiel polémique n’échappait à personne, les producteurs se sont offert une campagne de communication gratuite, bien que souvent négative.

Le déchaînement des réactions sur les réseaux sociaux a permis de voir de nombreux comptes saoudiens4 qui, affichant en photo de profil un portrait de MBS, n’hésitent pas à parler ouvertement de normalisation ou à se désolidariser de la cause palestinienne, comme le prouve le récent hashtag en vogue dans la « twittosphère » du royaume, « la Palestine n’est pas ma cause », confortant ainsi les spectateurs dans le procès qu’ils font au groupe MBC et au régime saoudien.

Mais la polémique provoquée par Oum Haroun pose également la question de savoir comment aborder cette page de l’histoire arabe, voire comment se la réapproprier, sans justement tomber dans le piège israélien : celui d’associer tout ce qui relève de la culture et de la religion juives à Israël, faisant ainsi de Tel-Aviv le représentant attitré des juifs du monde, et consacrer de fait l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme.

Car l’histoire des juifs dans la région est également celle de l’histoire nationale des pays arabes, et même de leurs mouvements indépendantistes nationaux (le Tunisien Georges Adda, l’Égyptien Chehata Haroun ou le Marocain Abraham Serfaty, militants communistes et antisionistes, en sont de parfaits exemples), sans parler de l’histoire intellectuelle et culturelle. Et lorsqu’Oum Mohamed, la femme de l’imam dans Oum Haroun, se coupe les cheveux « pour ressembler à Leila Mourad », chanteuse et actrice égyptienne juive très en vogue dans les années 1940, c’est bien la mode du Caire, et non celle de Tel-Aviv qui est mise à l’honneur, abstraction faite de ce que Leila Mourad faisait de son samedi.

 

Sarra Grira

Journaliste, docteure en littérature française.

Responsable éditoriale des pages arabes.

 

 

 

Source : Orientxxi.info

 

 

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