Le retrait des missiles Patriot d’Arabie, un avertissement à MBS ?

Le timing de la décision américaine, qui survient juste après la guerre des prix du pétrole, interpelle.

L’armée américaine a décidé de retirer quatre batteries de missiles Patriot du Moyen-Orient, dont deux situées en Arabie saoudite, et quelque 300 hommes déployés en septembre dans le royaume suite aux attaques contre les installations pétrolières de Abqaiq et de Khurais, revendiquées par les houthis au Yémen, mais attribuées à l’Iran par Washington et Riyad. L’information, rapportée jeudi par le Wall Street Journal, a ensuite été confirmée par d’autres médias américains. Selon une source citée par le site d’information The Hill, basé à Washington, cette décision a été prise car les États-Unis estiment que la menace que représente l’Iran pour ses intérêts dans la région n’est plus immédiate. « Tout le monde savait que c’était temporaire, sauf si les choses s’envenimaient », a expliqué un responsable militaire, cité par l’AFP. « Les choses ne se sont pas envenimées, elles (les batteries) devaient revenir », a-t-il ajouté. Pas de révolution stratégique donc, mais un timing qui interpelle. La région traversait une période de relative accalmie depuis janvier, suite à l’élimination du général Kassem Soleimani, commandant de la force d’élite iranienne al-Qods, par les États-Unis, avant d’être balayée par la pandémie de Covid-19.

Les tensions sont encore vives entre Washington et Téhéran, mais le bras de fer se déroule davantage en Irak et dans les arcanes de l’ONU que dans le Golfe. Les États-Unis semblent considérer que le risque d’une nouvelle escalade dans le Golfe est pour le moment écarté. Dans ce contexte, la décision américaine de retirer les missiles semble relever d’une certaine logique. Mais ce retrait intervient également à un moment où l’establishment politique américain est de plus en plus critique envers les actions du prince héritier Mohammad ben Salmane (MBS), et après des échanges tendus entre Donald Trump et son allié saoudien. La guerre des prix du pétrole entre Riyad et Moscou en mars pourrait ainsi être un facteur important de cette décision, pouvant être interprétée comme un avertissement au royaume saoudien. Face à la baisse de la demande suite à la pandémie de Covid-19 et au refus de la Russie de réguler les quotas de production, l’Arabie saoudite a inondé les marchés, faisant dégringoler le prix du baril aux alentours de 20 dollars. Premier producteur mondial, Washington s’est vu contraint d’intervenir au début du mois d’avril et de poser un ultimatum à MBS pour l’obliger à réduire la production du royaume. Selon un haut responsable américain cité par Reuters, l’administration américaine a affirmé aux leaders saoudiens que, dans le cas contraire, « il n’y aurait aucun moyen d’empêcher le Congrès américain d’imposer des restrictions qui pourraient conduire à un retrait des forces américaines (d’Arabie saoudite) ».

« Un précédent »

Face à l’impact de la guerre des prix sur les producteurs américains, différentes figures républicaines sont montées au créneau contre Riyad. Le sénateur Bill Cassidy a présenté une loi début avril visant à retirer les troupes américaines du royaume 30 jours après sa promulgation. « Le sénateur du Texas Ted Cruz a envoyé un avertissement à l’ambassadrice d’Arabie saoudite à Washington, Rima bent Bandar », souligne Bruce Riedel, ex-responsable au sein de la CIA et chercheur à la Brookings Institution, interrogé par L’Orient-Le Jour. La manœuvre de Donald Trump pourrait ainsi aller au-delà des plans énergétique et diplomatique en s’inscrivant dans des considérations électorales alors qu’« il a besoin du Texas pour gagner l’élection présidentielle en novembre », note l’expert. Dix jours après la conversation entre le président américain et MBS, un accord était conclu entre les membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole et une dizaine d’autres producteurs, dont la Russie et les États-Unis.

« La décision américaine pourrait être une combinaison de plusieurs facteurs, sachant que les Saoudiens n’ont pas besoin de ces batteries supplémentaires car la menace iranienne se trouve surtout en Irak avec les Kataëb du Hezbollah (bras de l’Iran en Irak) et qu’ils arrivent à intercepter les missiles des houthis avec l’équipement qu’ils ont », décrypte pour L’Orient-Le Jour Hussein Ibish, chercheur à l’Arab Gulf States Institute à Washington. « Dans le même temps, elle n’aurait peut-être pas été prise maintenant si les Saoudiens n’étaient pas entrés dans une guerre des prix du pétrole avec les Russes », souligne-t-il.

Sans pour autant affecter lourdement la sécurité du Golfe, Washington pourrait ainsi redistribuer ses cartes dans la région. Interrogé à ce sujet hier lors d’une conférence de presse, Donald Trump est resté vague, affirmant que les États-Unis « mènent beaucoup d’actions au Moyen-Orient et ailleurs ». « Nous protégeons d’autres pays et ils ne nous respectent pas comme ils le devraient, et dans certains cas, ils ne nous aiment même pas. Ces jours sont révolus (…) Je n’inclus pas l’Arabie saoudite dedans, mais nous faisons des choses qui seront positives pour nous et qui le seront aussi pour eux », a-t-il ajouté. « Ce qui pourrait inquiéter les Saoudiens est que cela marque un précédent, ce qui pourrait être l’objectif des Américains », note Hussein Ibish.

« Centralité du Golfe »

L’administration Trump se rapproche aujourd’hui de la virulente ligne tenue par le Congrès à l’égard de l’Arabie saoudite depuis l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul en 2018. Le Sénat, à majorité républicaine, a également voté une résolution en mars 2019 appelant à arrêter toute aide à la coalition menée par l’Arabie saoudite au Yémen pour appuyer le gouvernement de Abd Rabbo Mansour Hadi contre les rebelles houthis, soutenus par l’Iran. Donald Trump avait pourtant tout misé sur MBS dès son arrivée à la Maison-Blanche en 2016, obnubilé par les pétrodollars du royaume, le considérant comme son meilleur allié dans le Golfe contre l’Iran. Contredisant les conclusions de la CIA qui mettaient en cause la responsabilité du dauphin saoudien dans l’affaire Khashoggi, le locataire de la Maison-Blanche était allé jusqu’à le blanchir publiquement, s’en tenant à la parole du prince héritier niant toute implication dans l’organisation de la sordide opération.

 

Le parapluie sécuritaire américain dans le Golfe s’est toutefois fragilisé à partir du printemps dernier alors que Washington s’est gardé de venir activement appuyer son allié saoudien face à Téhéran, suite à des attaques contre des navires au large des pays du Golfe en mai et en juin 2019, pourtant attribuées à l’Iran par les États-Unis et l’Arabie. Une attitude qui a érodé la confiance des Saoudiens en l’administration Trump, en dépit de l’envoi de renforts militaires américains en septembre.

L’épisode de la guerre des prix du pétrole pourrait laisser des traces, alors que jamais, depuis des décennies, un leader saoudien n’avait eu aussi mauvaise presse auprès de son principal allié. « Avec leur guerre des prix, les Saoudiens ont démontré la centralité de la région du Golfe, et du Moyen-Orient en général, pour les États-Unis sur la question du pétrole », avance Hussein Ibish. Autrement dit, la relation reste essentielle pour les deux camps. Mais Washington semble de moins en moins tolérant vis-à-vis des coups de poker de MBS, qui risque de perdre gros en cas de défaite de Donald Trump en novembre.

 

Julie KEBBI

 

 

Source : L’Orient Le Jour (Liban) – Le 08 mai 2020

 

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