La vie plus forte que le virus

«La terre peut se débarrasser de nous avec la plus petite de ses créatures». Ennemi terrible, une toute petite chose qui ne fait de différence ni entre le riche et le pauvre, ni entre le fort et le faible, ni entre les jeunes et les vieux. Pas raciste, non plus.

Il faut parfois des tragédies pour que l’homme sorte de son sommeil confortable, insouciant, persévérant dans son être jusqu’au bout, comme le faisait remarquer Spinoza (XVIIe siècle). Il se pose des questions, parfois confuses, souvent idiotes, se cognant la tête contre des évidences et ne pouvant rien contre la machine dévorante qui avance et n’épargne aucun pays. Ce n’est même pas une machine, mais un truc invisible à l’œil nu. Comme vient de le déclarer le philosophe Emanuele Coccia (Le Monde du 4 avril 2020), «La terre peut se débarrasser de nous avec la plus petite de ses créatures». Ennemi terrible, une toute petite chose qui ne fait de différence ni entre le riche et le pauvre, ni entre le fort et le faible, ni entre les jeunes et les vieux. Pas raciste, non plus. Une petite chose qui est en train de bouleverser le monde de fond en comble.

 

Depuis plusieurs décennies, la planète, si maltraitée par l’homme, nous a envoyé quelques signes tragiques pour que nous changions quelque chose dans notre façon de vivre. Des tsunami, des ouragans, des typhons, des incendies impossibles à maîtriser, des pluies diluviennes hors saison, des sécheresses anormales, des espèces animales et végétales qui disparaissent et, de temps en temps, quelques virus comme le Sras, Ebola et bien d’autres, qui sèment la panique et la mort.

 

L’environnement blessé, brisé, n’a cessé de nous prévenir. La nature, comme les forêts et les mers, nous parlent un langage simple, compréhensible par tous et pourtant nous avons continué à pourrir les océans, à intoxiquer la terre, à arracher des arbres et à polluer tous azimuts le ciel. Primauté à la production, à l’économie qui écrase l’homme et rapporte un maximum à quelques-uns. L’arrogance de la puissance financière n’a pas connu de limites. Et l’homme se crut puissant et imbattable.

 

Le Covid-19 n’est pas né par hasard. Certes, il est venu de Chine. Et ce pays devrait un jour rendre des comptes à la planète, car il n’a rien dit à propos de ce virus au moment de sa découverte (paraît-il, en septembre 2019) et qui n’a communiqué que très tardivement. Si l’Etat chinois fonctionnait normalement, il aurait dû prévenir tout le monde et nous n’aurions peut-être pas connu cette contamination qui tue des milliers de personnes chaque jour.

 

L’histoire de l’humanité a connu plusieurs crises virales qu’on a vite fait d’oublier.
1665: année de la peste à Londres.
1720: la peste à Marseille.
1918: la grippe espagnole.
1920: la peste à Paris.

 

Et de temps en temps, le choléra traverse des pays avec férocité.

 

Des dizaines de millions de morts.

 

D’autres épidémies ont eu lieu et ont provoqué aussi beaucoup de morts.  Le typhus, la tuberculose, et plus proche de nous, le Sida. Et la vie, toujours, se montre plus forte, plus vive et finit par vaincre l’horreur. Mais jusqu’à quand?

 

Ces épidémies ont un sens. C’est à l’homme de trouver ce sens et de l’interpréter. Le coronavirus (comme d’ailleurs le virus du Sida) est né d’un rapport étrange entre l’homme et certains animaux. La contamination est à l’échelle de la mondialisation.

En 1720, ce sont des bateaux, venus d’Orient, qui avaient accosté au port de cette ville laissant échapper des rats qui ont infecté tout le monde. Aujourd’hui, les virus voyagent par avion aussi bien en première classe qu’en classe économique. Des Chinois ou des Européens travaillant en Chine se sont déplacés et ont transmis sans le savoir ce virus.

 

Le confinement, s’il n’est pas propice au travail, est assez fertile à la réflexion. C’est le moment de se poser des questions sur notre mode de vie, sur ce libéralisme sauvage qui écrase le faible et qui ne cesse d’engranger des profits, sur notre égoïsme, sur notre rapport avec les autres, sur notre absence de solidarité et notre humanité assez désorientée. La société marocaine n’échappe pas à ce modèle.

 

Tout le monde en convient: il y aura un avant et un après le Covid-19. Nous ne vivrons plus avec la même insouciance (inconscience) qu’avant. Peut-être que ce virus aura, sans nous contaminer tous, introduit dans nos mentalités une dose d’humilité et de modestie. L’homme doit revenir à l’humain, autrement dit, rétablir les valeurs sur lesquelles sont fondées les civilisations et les respecter, les valoriser et les célébrer.

 

Déjà, au XIVe siècle, le grand Ibn Khaldoun écrivait ceci dans La Moqaddima:

«Une peste terrible vint fondre sur les peuples de l’Orient et de l’Occident ; elle maltraita cruellement les nations, emporta une grande partie de cette génération, entraîna et détruisit les plus beaux résultats de la civilisation. Elle se montra lorsque les empires étaient dans une époque de décadence et approchaient du terme de leur existence ; elle brisa leurs forces, amortit leur vigueur, affaiblit leur puissance, au point qu’ils étaient menacés d’une destruction complète. La culture des terres s’arrêta, faute d’hommes ; les villes furent dépeuplées, les édifices tombèrent en ruine, les chemins s’effacèrent, les monuments disparurent ; les maisons, les villages, restèrent sans habitants ; les nations et les tribus perdirent leurs forces, et tout le pays cultivé changea d’aspect.»

 

Ainsi, après la crise sanitaire, le monde s’attend à une crise économique terrible, en même temps qu’une crise des civilisations. Plus que jamais, la riposte est d’ordre culturel. C’est la culture, la culture des valeurs, dans sa diversité, dans sa beauté, dans son âme noble et humaniste, qui pourra apaiser les hommes et donner un sens au nouveau monde dans lequel nous vivrons.

Tahar Ben Jelloun

Source : Le 360.ma (Maroc)

 

 

 

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