« Le poids du mot » / Par Tijane Bal

« Les grands mots sont piégés».

 L’assimilation de certains caractères du système politique mauritanien à l’Apartheid constitue-t-elle un dérapage? A chacun sa réponse. Reste que le fait n’est pas inédit. En 1989, le quotidien français Libération titrait « l’Apartheid est maure » en prélude à un article signé de Stephen Smith.Les FLAM faisaient auparavant et font encore un usage courant du mot.

En fait, ce dernier figure au rayon des « concepts » à controverse qui, depuis longtemps, colonisent le débat public aux côtés de « Système beydane », « Génocide» ou d’autres mots plus ou moins péjorativement connotés comme Hartanis, Kwars ou Safalbés (Maures blancs). Que l’on s’en réjouisse ou pas, force est d’ailleurs de reconnaître que le vocable Apartheid s’est beaucoup banalisé à mesure que s’évanouit le souvenir du modèle.

Au point d’en être réduit à une simple métaphore de l’idée de ségrégation ou de discrimination. Au même titre que « fracture » auquel on accole un peu ce qu’on veut : numérique, médicale, scolaire, … administrative.

Manuel Valls, pourtant alors premier ministre, avait énoncé l’ « Apartheid spatial » pour caractériser le déficit de mixité dans la politique du logement en France. Dans un autre registre, un Desmond Tutu furieux avait jugé « pire que l’Apartheid » le refus de Jacob Zuma d’accorder un visa au Dalai Lama.

Le mot « génocide » reste plus chargé peut-être en raison de ses implications juridiques. De manière générale, il arrive à la police sémantique de s’assoupir. Illustration anecdotique. Un post sur Facebook accusant le président Macron d’avoir instauré un « régime fasciste » en France. Réplique inspirée : il doit y avoir un moment que tu n’as pas revu tes cours d’histoire. En l’espèce, rien n’autorise le postier à privilégier une version plutôt qu’une autre, à considérer que le responsable politique concerné, ait réellement voulu comparer la politique mauritanienne avec l’Apartheid stricto sensu ou simplement user d’une formule rhétorique choc. Pour faire bonne mesure, il faut reconnaître qu’en face, certaines objections déclinées sur le mode de « Si c’était vraiment l’Apartheid »…ont paru sollicitées.

Prenons du champ. Au-delà du cas de la Mauritanie, deux catégories de critiques paraissent, elles, tout autant sujettes à caution en raison du procès sous-jacent en trahison et en déloyauté qu’elles charrient. Dans l’absolu, la formule triviale « dire du mal de son pays » peut s’avérer équivoque en ce qu’elle amalgame et enrôle le citoyen ordinaire dans un choix politique relevant des gouvernants. On sait l’usage notamment xénophobe qu’en certaines circonstances, il a pu être fait de cette assimilation abusive. Nous contre eux au nom de tel ou tel combat. On n’a que l’embarras du choix.

Il ne devrait pas y avoir de présomption d’obligation de solidarité avec la politique d’un pays du seul fait de l’appartenance à ce pays ou de celle présumée à une communauté dudit pays. Pour ne s’en tenir qu’à ces deux exemples, si une telle logique mécanique était observée, il n’y aurait pas eu des « porteurs de valises » durant la guerre d’Algérie ou des militants blancs anti-Apartheid.

Pardon pour l’actualisme, au lendemain du décès de Jean Daniel, né Jean Daniel Bensaîd, on s’en voudrait de ne pas citer les attaques subies par le grand homme qualifié par certains de « juif honteux » en raison de sa sensibilité à la « cause palestinienne» ou violemment attaqué en raison de son soutien à l’indépendance de l’Algérie (dont il était originaire).

Loin, très loin du « discours de Genève», laissons-lui le mot de conclusion : « Je veux que l’on me laisse vivre mon judaïsme comme je l’entends. Je suis d’abord méditerranéen, ensuite français, ensuite juif. Ma composante juive passe après mon désir d’universalité».

Tijane Bal

Facebook – Le 22 février 2020

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