« Toi le Yadga mangeur de riz, tu es mon esclave » : pour rire et faire la paix, les Burkinabés s’insultent

Approche traditionnelle de résolution de conflits, « l’alliance à plaisanterie » continue de se pratiquer, mais elle n’est pas efficace contre les djihadistes.

Un dimanche après-midi dans un maquis de Wayalguin, à Ouagadougou. La bière locale mousse dans les verres du restaurant sur fond d’odeur des brochettes grillées. Sous l’œil amusé du serveur, le ton monte entre deux clients. « Toi le Yadga mangeur de riz, tu es mon esclave ! », invective le premier avant de s’entendre rétorquer un définitif : « Et vous les Gourmantché, avec votre sorcellerie, vous n’êtes que des escrocs ! »

Contrairement aux apparences, il ne s’agit ni d’une dispute alcoolisée ni d’un règlement de comptes « interethnique », mais de banales railleries entre un Yadga et un Gourmantché, deux communautés burkinabées « alliées à plaisanterie ».

« On s’amuse à se faire la guerre avec les mots », explique hilare, Mamoudou Combary, le président de l’association Bulcina Maasuagu Burkindi Roogmika (littéralement « la culture du Burkina »). Chaque mois, son association organise des rencontres pour honorer « l’alliance à plaisanterie », une vieille tradition ouest-africaine qui consiste à se moquer et à s’insulter. Un art de l’invective qui peut aussi se pratiquer en famille, on parle alors de « parenté à plaisanterie ».

« Machine à fabriquer des solidarités »

 

Au Burkina Faso, que ce soit entre amis, dans la rue, au travail et même jusque dans les couloirs de conférences officielles, on n’hésite pas à s’envoyer des piques, parfois très acérés, déclenchant des scènes souvent cocasses. On aime à raconter que, lors d’un sommet de haut rang, le président rwandais s’était étonné de voir le maître de cérémonie chambrer son homologue Blaise Compaoré. « C’est un Samo, il peut même m’enlever mes chaussures s’il le souhaite ! », lui aurait rétorqué l’ancien dirigeant burkinabé, en riant. Plus qu’un simple jeu, le rakiiré, art de la rhétorique et de la dérision, est considéré par les universitaires comme un outil de décrispation et de cohésion sociale. C’est à ce titre que la tradition de la « parenté à plaisanterie » du Niger est même classée au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco depuis 2014.

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Au « pays des hommes intègres », on a coutume de dire que « celui qui prétend connaître l’origine du rakiiré est un menteur », tant les mythes et légendes divergent. « On estime qu’il y a plusieurs siècles, à la suite d’un conflit, d’un mariage ou grâce à des liens d’amitié ou commerciaux, certaines ethnies ont conclu un pacte sacré de non-agression et d’assistance mutuelle », relate le professeur Alain Joseph Sissao, auteur du livre Alliances et parentés à plaisanterie au Burkina Faso. Dans ce pays composé d’une soixantaine d’ethnies, chaque groupe est ainsi relié à un autre, parfois à plusieurs, par un impératif d’entraide, de respect et de tolérance. Se chamailler entre « alliés » est une manière d’honorer ces liens ancestraux. « Chacun joue à démontrer l’infériorité de l’autre, en évoquant des légendes communes ou des stéréotypes, ce sont de vrais clins d’œil culturels ! », explique le sociologue. Ainsi, ne soyez pas surpris d’entendre un Bissa qualifier un Gourounsi de « mangeur de chien » ou un Peul appeler son ami Bobo « vilain buveur de dolo », la bière de mil. Les amateurs de blagues sur les Belges ou les Bretons n’ont qu’à bien se tenir. Un « code de la plaisanterie » encadre ces affrontements verbaux : il est par exemple formellement interdit d’insulter la figure de la mère, de s’attaquer aux défauts physiques et de « verser le sang » de son adversaire, sous peine de sanctions et même de rupture du « pacte ».

C’est une sorte de « machine à fabriquer des solidarités », selon la formule du chercheur burkinabé Amadé Badini, qui a ainsi aidé Timothée Mano, un infirmier de 35 ans, à s’intégrer il y a quelques années. Alors étudiant, ce Gourmantché de la région Est est contraint de déménager à Ouahigouya, dans le nord du pays, à 300 km de son village natal, pour une formation de trois ans. « Je ne connaissais personne, mes voisins Yadsé m’ont tout de suite taquiné, on me faisait des cadeaux au marché, je me suis fait des amis très vite », se rappelle celui qui a fondé Bulcina Maasuagu Burkindi Roogmika il y a cinq ans. Désireux d’entretenir les liens entre ces deux communautés géographiquement éloignées, il commence par créer un groupe de discussion sur Facebook. La plateforme compte près de 60 000 membres aujourd’hui.

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« En ville, cette pratique commence pourtant à se perdre, certains n’en connaissent même pas les règles », explique Timothée Mano, qui veut promouvoir « la tradition de ses ancêtres ». Comme lui, Mindieba Ouali, un éducateur social de 34 ans qui a rejoint l’association dès sa création, a appris l’art de la raillerie enfant, « en regardant faire les anciens au village ». Chez lui, à Sakpani, dans l’Est, la « parenté à plaisanterie » s’invite même lors des funérailles, au cours desquelles on s’amuse à bloquer l’accès au tombeau ou à voler le corps du défunt contre rançon pour détourner les familles de leur douleur. « Ces coutumes font partie de notre culture, elles nous enseignent la fraternité et l’acceptation de la différence. Malheureusement, certains jeunes ont perdu ces valeurs et ne connaissent pas tous ces liens qui nous unissent », s’attriste le jeune homme.

« Effet cathartique »

 

Pour le sociologue Alain Joseph Sissao, ces joutes verbales sont « un instrument de prévention et de régulation des conflits ». « Elles ont un effet cathartique, on peut dire ses quatre vérités à un adversaire et se défouler, c’est un moyen de désamorcer des tensions de manière pacifique », analyse-t-il. Fasciné par le rakiiré, Imien Hadou, alias « le caporal qui parle beaucoup », en a même fait le thème de ses spectacles au Burkina Faso. Pour vanter ses vertus, cet humoriste de 45 ans raconte comment un accident de moto lui a valu un nouvel ami. « Le conducteur voulait en venir aux mains, mais il a compris qu’on était alliés, alors il a dit au policier de nous laisser gérer ça entre nous. Il m’a traité “d’aveugle” j’ai promis de payer les réparations, on a ri et c’était fini ! », se rappelle ce Marka, originaire de Dédougou, dans la région Boucle du Mouhoun.

Mamoudou Combary, le président de l’association Bulcina Maasuagu Burkindi Roogmika, réunit une fois par mois des convives dans un maquis de Ouagadougou pour pratiquer « l’alliance à plaisanterie ».

Mamoudou Combary, le président de l’association Bulcina Maasuagu Burkindi Roogmika, réunit une fois par mois des convives dans un maquis de Ouagadougou pour pratiquer « l’alliance à plaisanterie ». Sophie Douce

 

Dans le pays, on convoque régulièrement un « allié » pour jouer le rôle de médiateur lors de conflits fonciers, familiaux ou de chefferie. « Si seulement on avait fait pareil à Yirgou, peut-être qu’on aurait pu éviter tout ce sang », se désole Mindieba Ouali, faisant référence aux représailles qui avaient abouti à la mort d’une cinquantaine de personnes parmi la communauté peule, le 1er janvier 2019. Des violences imputées à des miliciens et à des habitants mossi. Jamais le Burkina Faso, longtemps cité comme un modèle de coexistence pacifique, n’avait connu un tel massacre.

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Depuis 2015, la multiplication des attaques djihadistes a fragilisé le tissu social burkinabé. En 2019, les violences ont fait plus de 1 800 victimes et déjà près d’un demi-million de personnes déplacées. « Les mécanismes traditionnels de régulation des conflits, tels que la parenté à plaisanterie et la médiation par la chefferie, ne sont plus efficaces lorsque trop de mal a été fait, nuance le politologue Kassem Salam Sourwema. C’est alors à l’Etat de jouer son rôle de médiateur et de garant de la justice. » A l’évocation de ce drame, les boutades et les éclats de rire ont cessé au maquis de Wayalguin, et l’on s’accorde au moins sur une chose : « Tout ce qu’on souhaite, c’est que la paix et le dialogue reviennent au Burkina Faso. »

Sophie Douce

(Ouagadougou, correspondance)

 

Source : Le Monde (Le 17 janvier 2020)

 

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