Dans le Golfe, la nouvelle génération se prépare à la succession

Les jeunes souverains cherchent à s’affirmer en alimentant la compétition, quitte à renverser l’ordre mis en place par l’ancienne génération.

Le roi Salmane d’Arabie saoudite, 84 ans. Cheikh Khalifa, émir d’Abou Dhabi et président de la Fédération des Émirats arabes unis, 71 ans. Cheikh Sabah, émir du Koweït, 90 ans. Le roi Hamad de Bahreïn, 69 ans. Dans un Golfe où la plupart des dirigeants ont un âge avancé, la question de leur succession est posée. Issus de l’ancienne génération des familles royales de la péninsule Arabique et partageant des liens fraternels depuis plusieurs décennies, ce sont eux qui ont insufflé les dynamiques politiques et sociales qui régissent encore la région aujourd’hui.

Un ordre des choses que beaucoup craignent de voir renversé par l’arrivée de jeunes et nouvelles figures au pouvoir, à l’instar du prince héritier d’Abou Dhabi Mohammad ben Zayed (MBZ), 58 ans, et de son homologue saoudien Mohammad ben Salmane, 34 ans. « Les normes régissant les transitions (de succession) sont aussi en train de changer. Le secret et la discrétion qu’exigent les monarchies sont en train de s’effondrer », souligne Kristin Diwan, chercheuse à l’Arab Gulf State Institute à Washington, contactée par L’Orient-Le Jour. « La déférence pour l’âge s’est affaiblie alors que ces pays cherchent à se rapprocher des populations plus jeunes », poursuit-elle.

Formant un duo fraternel depuis que le fils préféré du roi Salmane est devenu ministre de la Défense en 2015 puis héritier du trône en 2017, MBZ et MBS ont déjà commencé à renverser le statu quo régional à travers des initiatives unilatérales. Nourrissant une forte hostilité à l’égard de l’Iran, les deux dauphins ont notamment lancé une coalition au Yémen en 2015 pour appuyer le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi contre les rebelles houthis soutenus par Téhéran, et imposé un blocus au Qatar, lui reprochant de financer le « terrorisme » et ses liens trop étroits avec la République islamique. Si les rivalités entre l’Arabie saoudite, les EAU et l’Iran – nourries par l’opposition entre sunnites et chiites – s’étaient déjà renforcées suite à la révolution islamique de 1979, endiguer l’influence de Téhéran devient une obsession pour Riyad et Abou Dhabi à partir des années 2010. Face aux soulèvements de 2011 qui ont atteint la péninsule Arabique, les régimes du Golfe ont craint d’être renversés et de voir l’Iran s’engouffrer dans la brèche. S’inscrivant dans ce contexte, la volonté de s’affirmer de MBS et de MBZ face à Téhéran donne des indications sur leur manière future de gouverner, plus offensive que celle de leurs aïeux, et leur positionnement dans le rapport de force régional. Les deux « frères » ont également tenté de modifier la diplomatie traditionnelle du Golfe sur la question israélo-palestinienne, à l’initiative notamment du roi Salmane.

Compétition

Dans une région où la plupart des pays ont obtenu leur indépendance entre les années 1970 et 1980, la compétition entre les pays du Golfe devrait donc continuer à s’accroître avec l’arrivée d’une nouvelle génération de dirigeants. « Les transitions se produisent aujourd’hui dans un environnement d’information transformé par les nouveaux médias », remarque Kristin Diwan. « Cela augmente la tentation des pays du Golfe d’intervenir pour changer les politiques de leurs voisins à leur avantage, et pour les rivaux de chercher un appui populaire », ajoute-t-elle. La rapidité de l’annonce du successeur du sultan Qabous de Oman, seulement quelques heures après l’annonce de sa mort samedi dernier, a notamment été interprétée par les observateurs comme une conséquence de la volonté de la famille régnante de ne pas laisser le temps aux voisins du sultanat d’interférer dans le processus de succession. Le jour même, le message du nouveau sultan Haïtham a été clair : la politique traditionnelle de non-ingérence et de neutralité en matière de politique étrangère ne changera pas.

« Toutes les monarchies du Golfe partagent certaines normes basées sur la consultation et la nécessité de former des coalitions de soutien pour un futur dirigeant. Elles partagent également des règles informelles sur ce qui fait un bon dirigeant et comment résoudre les conflits au sein de la famille », indique Kristin Diwan. « Mais la façon dont cela se déroule varie dans chaque pays en raison des traditions et des Constitutions qui définissent la lignée du cercle dirigeant », précise-t-elle. Parmi les pays du Golfe, seul Bahreïn respecte la loi de primogéniture agnatique, c’est-à-dire que la couronne revient à l’aîné des garçons ou à l’aînée des filles dans le cas où il n’y a pas d’héritiers. Au Koweït, monarchie constitutionnelle, seuls les descendants de l’émir Moubarak al-Sabah peuvent lui succéder selon la loi, mais la règle de la primogéniture ne s’applique pas. Le pouvoir alterne entre les successeurs issus des clans formés par ses deux fils, Salem et Jaber, bien que cet accord n’ait pas toujours été respecté. Le prince héritier doit quant à lui être nommé par l’émir dans le courant de l’année qui suit son accession au trône, et son nom doit ensuite être approuvé par un vote à la majorité des députés lors d’une session extraordinaire. Rompant la tradition, l’émir Sabah al-Ahmad al-Jaber doit avoir pour successeur un membre de son clan issu de l’ancienne génération, le prince héritier Nawaf al-Ahmad al-Jaber, âgé de 82 ans.

Sortir du giron saoudien

Ambitions personnelles et politiques, revendications grandissantes de la jeunesse sur le plan domestique, montée du nationalisme, nécessité de diversifier l’économie en vue de l’après-pétrole… autant d’éléments qui devraient influer sur la nomination des prochains souverains et les encourager à vouloir se démarquer de leurs pairs, le tout dans un environnement largement dominé par l’Arabie saoudite. Une approche adoptée par l’émir du Qatar, cheikh Tamim, alors qu’il était âgé de 33 ans, arrivé au pouvoir en 2013 suite à l’abdication de son père, l’émir Hamad, ce qui a fait de lui le plus jeune dirigeant dans la région à l’époque. Ne cachant pas son objectif de voir Doha s’émanciper du giron de Riyad, cheikh Tamim a renforcé la politique mise en place par cheikh Hamad en investissant dans le sport, le luxe ou encore l’immobilier et en donnant une renommée mondiale au richissime émirat. Concernant sa politique régionale, l’émirat va à contre-courant de celle de Riyad et Abou Dhabi en conservant des liens cordiaux avec Téhéran, motivé par des raisons économiques et sécuritaires. Cette relation s’est d’autant plus renforcée suite au blocus de l’Arabie saoudite et ses alliés et qui revêt une importance particulière au moment où les tensions sont élevées dans la région et où le parapluie sécuritaire américain est remis en question. Des dynamiques qui mettent un peu plus en péril la coopération économique et militaire voulue par le Conseil de coopération du Golfe, créé en 1981 et composé de l’Arabie saoudite, des EAU, du Qatar, du Koweït, de Bahreïn et de Oman, déjà tombé en désuétude suite au blocus de 2017.

Julie KEBBI/OLJ
Source : L’Orient Le Jour (Liban)

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