Instabilité sécuritaire au Sahel : l’exception mauritanienne

Malgré un important dispositif militaire, de nombreux pays de la région tels que le Mali, le Niger ou encore le Burkina Faso sont frappés de plein fouet par le terrorisme. Un pays est pourtant moins touché que les autres, la Mauritanie.

Minusma, G5 Sahel, opération barkhane… L’important dispositif militaire déployé dans la bande sahélienne ne suffit guère, pour l’heure, à contrer la menace terroriste. De l’aveu même du président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, le Mali ainsi que les autres Etats de la région font face à des organisations terroristes dont les capacités de nuisance demeurent à ce jour intactes : «Ces bandes terroristes dont nous ne savons pas comment elles sont financées, quelles en sont les différentes connexions, sont multiformes et multiples. Elles ont une capacité de mue à nulle autre pareille, elles arrivent dans les sociétés, s’insinuent dans ces sociétés […] et arrivent à subvertir», a-t-il déploré sur RT France. Quant à la ministre française des Armées, Florence Parly, elle a qualifié lors de son récent déplacement au Mali de «difficile» la situation sécuritaire dans la région.

Le Sahel, une poudrière

 

Et les récents événements survenus sur le plan sécuritaire justifient les constats peu reluisants des responsables français et malien. Il y a encore peu, la région a connu de nouvelles attaques terroristes : le 1er novembre, 52 soldats maliens et un civil ont perdu la vie lors d’une attaque revendiquée par l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) visant le camp d’Indelimane, dans le nord-est du pays.

Le lendemain, dans la même région, «le déclenchement d’un engin explosif improvisé» au passage d’un véhicule blindé de l’armée française a tué le brigadier Ronan Pointeau, 24 ans, qui servait au sein du 1er régiment de spahis de Valence, dans la Drôme. Une attaque, là aussi, revendiquée par l’organisation terroriste EI.

Un militaire membre de la force multinationale G5 Sahel monte la garde dans le sud mauritanien à proximité de la frontière avec le Mali. (image d'illustration).

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Au Niger voisin, la situation sécuritaire est tout aussi préoccupante : plus de 250 civils ont été tués et près de 250 autres ont été kidnappés entre janvier et août 2019, selon un rapport du Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA). Egalement limitrophe du Mali, le Burkina Faso est sévèrement touché par cette spirale de violences. Selon un décompte de l’AFP, près de 630 personnes sont mortes dans des attentats depuis début 2015.

Le Tchad, autre Etat situé dans le Sahel, n’est pas non plus épargné, comme en témoignent les récentes attaques perpétrées sur son territoire. Dans la nuit du 29 au 30 octobre, 12 soldats ont été tués et huit blessés lors de l’attaque d’une base militaire dans le sud-est du pays. Le ministère nigérien de la Défense avait alors très vite pointé du doigt la responsabilité de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest, ex-Boko Haram, particulièrement actif au Nigéria.

Et la situation n’a cessé de se détériorer au cours des derniers mois : autrefois épargnées, des régions situées en lisière de ce territoire long de plusieurs milliers de kilomètres ont été secouées par de nombreuses attaques au cours de ces dernières années. La résurgence des conflits intercommunautaires, notamment au Mali, est venue compliquer davantage la lutte contre un phénomène faisant fi des frontières étatiques. Toutefois, dans cet environnement instable du Sahel, un pays reste toutefois relativement épargné : la Mauritanie.

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La singularité mauritanienne

 

La dernière attaque meurtrière recensée dans ce pays remonte au 24 décembre 2007. Ce jour-là, quatre français d’une même famille ont été assassinés par trois assaillants mauritaniens qui ont finalement été arrêtés et condamnés à mort. Le pays a par la suite été secoué par l’attentat-suicide perpétré contre l’ambassade de France (8 août 2009) et les enlèvements de trois humanitaires espagnols (novembre 2009) et de deux touristes italiens (décembre 2009). L’attaque contre la représentation diplomatique française n’a pas provoqué de pertes humaines et les enlèvements des ressortissants étrangers depuis le territoire mauritanien ont tous connu une fin heureuse. On peut également citer la tentative d’attentat déjouée contre la représentation diplomatique française en février 2011.

Instabilité sécuritaire au Sahel : l'exception mauritanienne© THOMAS SAMSON Source: AFP
Des soldats mauritaniens montent la garde à partir d’un poste de commandement de la force opérationnelle du G5 pour le Sahel, le 22 novembre 2018, dans le sud-est de la Mauritanie, près de la frontière avec le Mali (image d’illustration).

Depuis, ce pays vaste comme deux fois la France, n’a pas connu d’attaque à caractère terroriste sur son sol et cela malgré la forte détérioration du climat sécuritaire dans la région. Cette franche amélioration sécuritaire dans le pays est intervenue après une vaste réorganisation et professionnalisation, en janvier 2011, de l’armée mauritanienne. Les autorités mauritaniennes ont notamment décidé de se doter d’unités spéciales de lutte anti-terroriste.

La Mauritanie a très vite compris l’effort important qu’elle devait consentir en matière de défense

Interrogé par RT France sur cette singularité, Eric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), met notamment en exergue «la grande expérience» des autorités mauritaniennes dans la lutte contre la radicalisation : «Beaucoup des [prédicteurs] qui contribuent à la radicalisation islamiste viennent de Mauritanie. Donc, leurs services ont une grande expérience. [Ces derniers] pratiquent une collaboration très étroite avec la France, la DGSE notamment est allée les aider, on a formé leurs unités antiterroristes.»

 

Egalement interrogé par RT France, Jemal Taleb, avocat et spécialiste de la Mauritanie, souligne de son côté les efforts consentis par l’armée mauritanienne pour s’adapter à la menace terroriste.

«La Mauritanie a très vite compris l’effort important qu’elle devait consentir en matière de défense. Face à une armée non conventionnelle, les armes conventionnelles ne servent à rien. On est face ici à une guérilla, si on ne s’adapte pas à la menace, cela ne peut fonctionner. Le pays a donc décidé, sur les 2300 km de frontières qu’elle partage avec le Mali, de constituer des unités de 20 à 50 pick-up mobiles et qui s’adaptent facilement à l’environnement. Elle a en outre acheté des appareils de surveillance aérienne qui sont équipés de moyens de frappe. Et comme c’est une armée disciplinée, le travail a été fait. Cela a été long, cette bataille n’a pas été gagnée toute suite», analyse-t-il.

Il rappelle en outre que la Mauritanie a également mené «un travail de sensibilisation interne» afin de combattre la radicalisation : «On ne trouve pas l’explication de la radicalisation dans le Coran. On trouve cette explication dans la situation géopolitique. Et l’assainissement de cette situation passe par la pédagogie et le gouvernement mauritanien a fait ce travail depuis plus de 10 ans. Le travail été entamé dès le début 2009.»

Depuis près d’une décennie, la Mauritanie n’a subi aucune attaque sur son territoire. Une stabilité qui tranche radicalement avec l’environnement instable qui prévaut dans la bande sahélienne. Déradicalisation, réorganisation de l’armée, renseignement : le pays peut se targuer d’avoir pris des orientations en matière de politique sécuritaire qui s’avèrent payantes sur le terrain. Pour autant, la difficile collaboration régionale sur la lutte contre le terrorisme – à l’image du laborieux démarrage du G5 Sahel – contraint le pays à rester sur le qui-vive.

Malik Acher

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Source : RT France (Russe)

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