Qui sont ces « djihadistes » qui mettent en échec l’armée française dans le Sahel

L’armée française s’enlise au Sahel. Malgré les déclarations de victoire ponctuelles, les combats s’étendent à de nouveaux pays de la région. À la racine des échecs, l’incapacité de Paris à comprendre les enjeux politiques, mais aussi les motivations qui poussent des centaines de jeunes à rejoindre le djihadisme.

L’armée française communique régulièrement et fièrement ses « victoires » dans le Sahel, où elle intervient depuis cinq ans dans le cadre de l’opération Barkhane1. Il peut s’agir de destructions de munitions, de véhicules ou encore de campements, ou, tout aussi souvent, de « neutralisations » de djihadistes, ou du moins d’hommes présentés comme tels. Dans la novlangue de l’armée française — adoptée depuis peu par certains de ses alliés africains —, une « neutralisation » signifie la mort. Celle-ci a la plupart du temps été donnée à l’issue de combats armés, mais elle peut également relever de l’exécution, lorsqu’une cible préalablement localisée par les drones ou les écoutes téléphoniques a été bombardée par les avions de l’armée de l’air.

« Tondre la pelouse »

 

Depuis que la France a envoyé ses soldats au Mali en janvier 2013, des centaines de djihadistes présumés ont été tués. En février 2019, la ministre des armées Florence Parly évoquait devant les sénateurs un bilan de 600 « terroristes » mis hors de combat depuis 2015, dont 200 pour la seule année 2018. Parmi eux, des chefs bien connus des groupes djihadistes armés sahéliens : Abdelhamid Abou Zeïd en 2013, Omar Ould Hamaha en 2014, Mohamed Ag Almouner en 2018, Djamel Okacha en 2019, etc.

Hors micros, ces exécutions extrajudiciaires sont revendiquées par les officiers et assumées par les responsables politiques. Elles répondent à une stratégie clairement établie : il s’agit de « tondre la pelouse », c’est-à-dire d’éliminer à intervalles réguliers les chefs dans le but d’amoindrir les groupes armés en escomptant que l’herbe ne repoussera pas après eux (si l’on poursuit la métaphore). Au-delà des débats sur la légalité ou la légitimité de telles opérations, ou même sur leur intérêt stratégique, nombre d’observateurs notent que les chefs sont aisément remplacés et qu’en dépit de ces exécutions successives, les groupes djihadistes armés sont toujours aussi nocifs dans le Sahel, voire plus. Une question se pose quant à l’identité des autres « djihadistes » tués par l’armée française.

La plupart des victimes de Barkhane n’ont en effet ni nom ni âge, dans les communiqués officiels. On ne sait rien d’eux, si ce n’est qu’ils ont été tués lors d’une bataille ou d’un bombardement, en un lieu souvent imprécis, et sans que l’on connaisse réellement la cause de leur mort ou que l’on sache ce qui a été fait de leur corps. Leur culpabilité n’est jamais prouvée — elle n’est d’ailleurs jamais interrogée par les médias qui reprennent les communiqués officiels —, pas plus que leur appartenance à un groupe armé dit terroriste. Ils se trouvaient en un lieu probablement suspect. La plupart des observateurs ainsi que les militaires des pays du Sahel qui collaborent avec Barkhane assurent que l’armée française prend toutes les précautions avant de mener un assaut, même si quelques « bavures » ont été commises ces dernières années. Ainsi un enfant de 10 ans pris pour un indic [a été tué en novembre 2016 ; trois civils, dont deux mineurs qui se déplaçaient dans un véhicule ont été abattus en juin dernier ; des soldats maliens qui se trouvaient dans une katiba ont été tués dans un bombardement en octobre 2017. Que faisaient-ils là ? Se battaient-ils ou étaient-ils de passage pour une raison ou une autre ? Étaient-ils des combattants ou des civils plus ou moins liés au groupe armé ?

Prisonniers d’un choix irréfléchi

 

Les hommes et les femmes qui composent les rangs des groupes djihadistes armés sahéliens ne répondent pas tous à la caricature très souvent médiatisée du « fou de Dieu » prêt à mourir dans des attentats kamikazes pour imposer la charia à ses congénères et s’inscrivant dans un improbable « djihad global ». De même, certains de ces groupes s’apparentent plus à des insurrections locales alimentées par des enjeux sociétaux et socio-économiques qu’à des appendices d’une guerre de religion mondialisée. De nombreuses études menées ces dernières années par des ONG, des think tanks ou des agences internationales telles que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) ont démontré que la plupart de ces « djihadistes » étaient en réalité guidés par de tout autres convictions, qu’ils étaient bien souvent prisonniers d’un choix irréfléchi ou d’une mauvaise rencontre, et que certains avaient même été contraints par la force à rejoindre les insurgés.

Dans le premier cas, plusieurs raisons expliquent leur « engagement ». En 2016, l’Institut d’études de sécurité (ISS) a rencontré au Mali 63 anciens soldats engagés âgés de 17 à 75 ans, dont 19 en milieu carcéral. De ces entretiens, il ressort que « des facteurs qui n’ont rien d’économique, de religieux ou d’idéologique expliquent la présence de jeunes dans les rangs des groupes armés djihadistes ». Ainsi « la volonté de se protéger, de protéger sa famille, sa communauté ou son activité économique apparaît comme un des facteurs importants d’engagement […] Dans la plupart des cas documentés par cette étude, l’engagement des jeunes n’était pas l’aboutissement d’un processus d’endoctrinement religieux ».

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Rémi Carayol

Journaliste

 

Source : Orientxxi.info

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