Mauritanie – Aïssata Kane : retour sur le parcours exceptionnel d’une icône

Aissata Kane, «Yaye Kadia» pour les intimes, première bachelière de la Mauritanie et première dame à occuper un portefeuille ministériel sous le régime de Moctar ould Daddah, au début des années 70, a tiré sa référence à l’âge de 82 ans. Retour sur le parcours d’une Mauritanienne aimée de tous.

 

Admise en urgence au Centre National de Cardiologie à la suite d’un malaise, Aissata Kane est décédée à Nouakchott, samedi 10 août dernier, en milieu de matinée.

Celle qui a été la première femme à voir occupé un poste ministériel en Mauritanie repose désormais en bordure du fleuve Sénégal, au cimetière de Daar El Barka, dans la région du Brakna.

Les plus hautes autorités de Mauritanie ont tenu à lui rendre un vibrant hommage: à ses obsèques, une importante délégation du gouvernement était présente, sous la conduite du nouveau Premier ministre, Ismaël ould Bodde ould Cheikh Sidya.

Et à Nouakchott, depuis son décès, sa demeure familiale, située dans le quartier résidentiel de Tevragh-Zeina, est devenu l’épicentre d’un ballet sans fin: ses parents, amis, des Mauritaniens de toutes catégories et de toutes conditions s’y rendent, parmi lesquels on retrouve la gotha de la société et du gouvernements, tous venus présenter leurs condoléances aux proches de Aissata Kane.


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Hier, mardi 13 août en matinée, jour de l’organisation d’une cérémonie de psalmodies du Coran pour le repos de l’âme de «Yaye Kadia», il y a eu foule.

Au milieu des personnalités venues compatir à la douleur de la famille, à la mi-journée, on a remarqué le ministre des Affaires étrangères, Ismaël Cheikh Ahmed, venu, dans une démarche qu’il a voulue privée, s’incliner devant la mémoire d’une personnalité dont la disparition est, a-t-il déclaré, «une immense perte pour la nation».

Autre passage très remarqué: celui de Sidi Salem, ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique et des nouvelles technologies de l’information.

Que dire encore de la présence, au même moment, du vieux Chérif Abdallah, propriétaire d’un groupe dont les capitaux appartiennent à l’une des deux plus importantes fortunes de la Mauritanie des années 90 à 2008.

Mère exemplaire

Aissata Kane Touré, ou, plus familièrement, «Yaye Kadia» a été une mère exemplaire. De Doro Touré, l’aîné, fonctionnaire retraité du Système des Nations Unies (SNU), à Mamadou Touré, qui est, aujourd’hui encore, représentant du HCR à Abidjan, en passant par NDiack Touré, pilote de ligne, le témoignage de es enfants est identique.


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Doro, l’aîné de la fratrie, rend ainsi un hommage appuyé à celle qui a été la mère de tous, «avec une affection profonde, aidant ses enfants à réussir dans leurs études et leur vie professionnelle Elle a aussi soutenu plusieurs de mes amis en leur trouvant des bourses et des visas pour leurs études à l’étranger. Une dame en superbe boubou traditionnel, s’exprimant avec aisance en français et en anglais, qui a donné une belle image de la femme mauritanienne et africaine dans le monde entier».

Aissata Kane était donc une femme au grand cœur à l’origine de la réussite de nombreux cadres, et illustration en est faite avec éclat avec le parcours d’un ami d’enfance de Doro, devenu plus tard gouverneur de la Banque Centrale de Mauritanie (BCM), ministre du Plan et ministre de l’Education nationale.

Il existe plusieurs autres similaires.

Quant à NDiack Touré, pilote de ligne, il évoque le souvenir «d’une mère douce, attentive, avec une capacité d’écoute hors pair, qui savait trouver les mots justes pour convaincre son interlocuteur».

Lors des années 80, plusieurs dizaines de jeunes de Nouakchott, ses fils et leurs amis, ses neveux et leurs copains, tous partageaient « le bol » [le repas, Ndlr] chez «Yaye Kadia».


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D’heureux souvenir, qui restent gravés dans les mémoires d’un nombre incalculable de jeunes de cette époque, et qui vient donner plus de force aux témoignages de Doro Touré et ses frères, sur l’ouverture et le sens du partage de cette dame, dont le passage dans le monde a été fondamental, tant pour ses proches, que pour la République.

Au Panthéon de l’histoire politique récente de la Mauritanie

Aïssata Kane, fille de Mame Ndiack Elimane Abou Kane, chef de canton de 1923 à 1976 dans la Vallée, a étudié à Saint-Louis, au Sénégal, durant la période coloniale, avant de rejoindre l’Université de Bruxelles où elle a étudié, pendant une année, la sociologie.

A son retour en Mauritanie, dans la foulée de l’indépendance, elle s’est consacrée à l’enseignement du français en 1956 à Kaédi, cité coloniale au bord du fleuve Sénégal, où elle a défendu l’autonomisation de la femme, un thème qui fut l’un de ses principaux combats jusqu’à la fin de sa vie.

C’est à ce titre qu’elle a initié un groupe d’incitation à la scolarisation des filles, dès l’année 1957, et a été l’un des piliers de la création de l’Union nationale des femmes de Mauritanie.


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En 1962, toujours à l’avant-garde du combat pour les droits des femmes, elle a participé au premier congrès de la Femme africaine.

Elle a, par la suite, été affectée en tant qu’enseignante à Nouakchott, dans le cadre de son travail, dans la nouvelle capitale de la République Islamique de Maurtitanie, surgie des sables aux premières années de l’indépendance.

Le virus de la politique

Une fois installée dans la métropole naissante, elle se découvre une vocation qui était jusqu’ici en sommeil. Très attachée aux droits des femmes, l’enseignante s’est alors engagée dans de nouvelles activités, politiques celles-là, au sein du Parti du Peuple Mauritanien (PPM).

C’est Hamdi ould Mouknass qui lui avait alors mis le pied à l’étrier. Il était alors l’un des ministres des Affaires étrangères qui aura le plus marqué l’histoire de la diplomatie mauritanienne et africaine des années 1970, et dont la fille est encore membre de l’actuel gouvernement de la République.

Aissata Kane gravit ensuite les marches vers le pouvoir au pas de charge, devenant rapidement présidente du Conseil supérieur des femmes (CSF) du Parti du Peuple Mauritanien (PPM), parti au pouvoir à l’époque.


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En 1969, Aissata Kane anime le premier journal exclusivement consacré aux Mauritaniennes, Le Mariemou, avec la collaboration de Paulette Thuriaf, Mauritano-antillaise.

La suite de sa carrière prend alors une tout autre envergure. Aissata Kane Touré intègre le gouvernement au début des années 70, en qualité de ministre de la Protection de la famille et des affaires sociales. Cette ascension fulgurante va de pair avec ses convictions orientées vers le des activités sociales et cadre parfaitement avec ses combat et son parcours politique d’alors.

Titulaire de ce portefeuille, Aissata Kane multiplie les réformes. Afin de pousser les pères de famille à scolariser leurs filles, elle conditionne l’attribution de l’allocation familiale à la présentation de certificats de scolarité, notamment pour les filles.

Elle lutte, par ailleurs, contre la pratique du gavage des jeunes filles, une pratique ancrée dans les us mauritaniennes, l’obésité étant un canon de beauté et étant censée faciliter un mariage précoce.

Elle a défendu ces combat corps et âme, quitte à en récolter les griefs d’une société encore sous le joug du patriarcat.


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Ministre d’Etat (il n’y en avait que quatre à cette époque), chargé de la Protection sociale pendant la même période, Barro Abdoulaye parle d’Aissata Kane comme étant une femme «politiquement engagée, dont le travail sur un plan administratif répondait aux attentes. Une dame que j’ai connue. Le ministère d’Etat sous ma responsabilité était chargé de la coordination de l’action de quatre départements parmi lesquels le ministère de Mme Touré, qui était, par ailleurs, l’épouse de mon cousin».

Aissata Kane occupera ce poste jusqu’à la chute du pouvoir du président Moktar Ould Daddah, renversé en 1978 par une junte militaire. Par la suite, elle s‘éloigne des cercles proches du pouvoir, mais reste engagée dans la défense des droits des femmes, mais aussi dans la protection de l’environnement.

A ce titre, elle a été consultante auprès de plusieurs organisations des Nations Unies, présidente de différents organismes, dont celui de l’Association internationale des femmes francophones, et a également présidé une association écologique pour la protection de l’environnement en Mauritanie.

Il convient également de rappeler que son action à la tête d’un département ministériel dans la Mauritanie des années 60 et 70, était un véritable sacerdoce, dans le contexte de ce pays, alors doté d’un gouvernement civil, et qui manquait de tout. On était encore loin du faste que les Mauritaniens ont connu lors des régimes militaires qui se sont ensuite succédés.

Pour tout ce travail accompli pour la défense des droits des Mauritaniennes et des Africaines en général, Aissata Touré Kane a reçu, en juin 2018, le « Prix de la Femme pionnière », en reconnaissance du travail qu’elle a accompli, du leadership dont elle a su faire preuve, de son sens de l’innovation et de son engagement à faire progresser le statut des femmes africaines. Bien nombreux sont es Mauritaniens et les Mauritaniennes qui souhaitent aujourd’hui à cette grande dame, qui fait partie de leur histoire, de reposer en paix.

Cheikh Sidya

Correspondant à Nouakchott

Source : Le 360.ma (Maroc)

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