Les marabouts, piliers de Barbès

Venus d’Afrique de l’Ouest ou du Maghreb, ces « grands voyants » et « guérisseurs » autoproclamés le jurent : « aucun cas n’est désespéré » tant que l’on a de quoi payer.

A l’angle du boulevard Rochechouart, où le métro tranche le boulevard Barbès, tout est là. A sa place. Dans ce coin du 18e arrondissement de Paris, ça grouille d’affaires à faire, de gens, de vie et d’embrouilles. Professeur Moro, Maître Michel, Maître Samou, Maître Keba et tous ces « grands voyants » autoproclamés, dotés de « dons prodigieux et naturels », capables « d’une grande protection », sont dans le coin.

Occupés dans des ruelles, en « consultation », au « cabinet de Château-Rouge », ou à l’ombre d’un store guettant celui qui distribue les prospectus pour eux, ils attendent. Prêts à décrocher un de leurs multiples téléphones, joignables à presque toute heure de n’importe quel jour. « Tu peux m’appeler tout le temps, surtout appelle-moi, je peux t’aider tout le temps, tu verras, je t’expliquerai, si je commence le travail », nous assure Maître Samou. Ils sont là, depuis plus de trente ans, dans le coin.

« Retrouver la chance en amour »

 

Pour ces « guérisseurs venus du grand centre de la médiumnité africaine », « aucun cas n’est désespéré » et, sur le trottoir, tout le monde est indistinctement arrosé de cette littérature savoureuse des marabouts-de-papier. Mercredi midi, jour de marché. Le kilo de carottes est à 1,5 euro, le lot de quatre slips à 3 euros, comme le paquet de Marlboro et presque comme le Chanel N° 5, qui, lui, est à 5 euros. « La consultation pour retrouver la chance en amour », entre 30 et 50 euros. C’est quand même important, l’amour. Ne soyons pas économes de nos envies de passion ; après tout, pour faire des économies, il y a Tati.

Depuis les années 1980 et « la légitimation implicite de leur présence », les marabouts parisiens se sont « clairement positionnés dans le marché du désir », explique l’ethnologue Liliane Kuczynski (Les Marabouts ouest-africains à Paris : occupation spatiale, stratégies de visibilité et ouverture sur l’imaginaire, 2010). Par deux, par trois, parfois fourrées de force mais sans fracas dans les cabas qui vont et reviennent du marché, ces petites « cartes de visites » aux envolées lyriques ne sont plus à décrire tant elles sont connues. « Tendues aux citadins comme un miroir d’eux-mêmes », selon les mots de Liliane Kuczynski, elles sont ensuite répandues jusqu’à leur éparpillement presque total sur le trottoir.

 

Dans un anglais fatigué, Kenny* dit venir du Nigeria. A la fin de son « service », il raconte, furtif, qu’il a rencontré Maître Samou à La Chapelle, qu’il avait faim et besoin de travailler, alors voilà. Comme lui, les petites mains qui distribuent les bouts de promesses sur papier sont des hommes de peu de mots. Leurs patrons sont plus diserts.

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« Ça fait partie du folklore »

 

La djellaba grise de Professeur Moro tombe sur ses baskets noires et se dissimule à moitié sous son anorak vert, bande violette dans le dos. Il porte un petit couvre-chef noir. Croisé, ignoré, vu sans être regardé, mais bien connu, il est – ils sont – la présence de cette « mystique venue d’Afrique » qui habille le décor Barbès. Maître Michel est là, lui aussi, djellaba vert foncé brodée sous sa Parka marron. Devant l’enseigne rose de mode à « petits prix », ils se font concurrence et, parfois, la conversation.

« Tant qu’il n’y a pas de trouble à l’ordre public, on ne s’occupe pas des marabouts, même s’il y a escroquerie »

Quant à la police, elle a « d’autres chats à fouetter », assure un commissaire de police de l’est de Paris. « Ça fait partie du folklore africain. Tant qu’il n’y a pas de trouble à l’ordre public, on ne s’occupe pas des marabouts, même s’il y a escroquerie, y a pas de réseau. Alors que les vendeurs à la sauvette de cigarettes de contrebande, de parfums contrefaits ou de marrons, là, on s’en occupe. » A bien y réfléchir, en trente ans de service, il n’a d’ailleurs « jamais vu passer une plainte à ce sujet » :

« Les Africains, eux, font la différence entre “les vrais” et “les faux”. Les Français, les Blancs, qui vont consulter, ils savent que c’est hors des clous, un peu comme une prestation d’astrologue. C’est juste des gens qui recherchent une écoute, un peu d’espoir. Ils vont pas venir porter plainte contre leur propre naïveté. Vous le feriez, vous ? »

Jamais délogés par la police, pas vraiment reconvertis dans d’autres domaines, ils sont, selon le haut gradé, plusieurs centaines ici, à Château-Rouge, Marcadet, gare de l’Est, Strasbourg-Saint-Denis, depuis des dizaines d’années pour certains. « C’est bien qu’il y a des gens qui les appellent et les sollicitent, non ? » Mais qui est cette clientèle qui paye, qui croit ? Et qui sont ces marabouts qui « ne connaissent pas l’échec », ces hommes qui disent tenir tous les fils de la vie entre leurs doigts ?

Lire : Barbès, le carrefour de toutes les combines

« Si tu veux pas l’amour, laisse-moi travailler »

 

« Laisse-le travailler, si tu as des questions, tu m’appelles. » Maître Samou, sorti de nulle part, m’écarte du jeune homme entre les mains duquel claque un tas de flyers avant chaque nouvelle volée distribuée à l’aveugle à toute âme qui passe. « Pars, si t’es pas intéressée. Ou appelle-moi, mais laisse-le travailler. » Eh bien, nous l’appelons. « Ah, c’est encore toi, tu es où ? Devant la BNP ? Ne bouge pas, j’arrive. »

« Alors, tu veux quoi ? L’argent ? L’amour ? » Des infos, plutôt. « Je ne réponds qu’aux questions utiles, savoir d’où je viens et qui je suis, c’est pas utile. Si tu veux pas l’amour, laisse-moi travailler. » Il quitte le bout du banc sur lequel, cinq minutes plus tôt, il offrait de s’installer.

« Ils existent, les marabouts, mais pas en France. Pour les rencontrer, il faut que tu ailles en Afrique »

Une voix, venant de l’autre côté de ce double banc public du boulevard Barbès : « Ils existent, les marabouts, mais pas en France. Pour les rencontrer, il faut que tu ailles en Afrique. Guinée, Gambie, Sénégal. » Elie* vient de Mauritanie et prend, « depuis des années », le soleil dans le quartier. Il vient d’acheter un décodeur « pour capter RMC depuis chez [lui]. Je te le prête pour décoder les marabouts, si tu veux ». Il rit.

« Je ne dis pas qu’il n’y en a pas des vrais, regarde, même Chirac, en 1995, il avait consulté en Mauritanie. J’y étais pas, mais on me l’a dit, c’est connu. Les grands marabouts ne viennent pas te chercher sur les trottoirs avec de la pub, c’est toi qui viens à eux, et eux qui te choisissent s’ils te sentent bien. » Comme Chirac, ou comme Céline Dion, qui « dirai[t] sans remords les formules magiques des marabouts d’Afrique, pour [qu’il l’aime] encore ». « Même moi, j’ai eu un peu envie d’y croire », ajoute Elie.

« J’avais mal au dos. Un Africain que je croise souvent dans le coin m’a dit qu’il avait les médicaments qu’il me fallait. 60 euros les deux pilules magiques venues directement d’Afrique. Le lendemain, je le croise à nouveau, il a mal au dos. Il disait qu’il pouvait soigner mon dos, alors qu’il ne pouvait même pas soigner le sien. Tu comprends ? Pour que ça marche pour eux, il faut qu’ils disent qu’ils ont la solution à ton problème. Et, donc, ils doivent savoir de quoi on souffre ici, et s’adapter. »

Preuve, s’il en fallait, qu’aucun petit business n’est exempt de la loi de l’offre et de la demande. Cette adaptation aux maux de Paris a été traitée par l’ethnologue Liliane Kuczynski, qui a enquêté pendant une vingtaine d’années pour éclairer « ce souci de fusion dans le quotidien citadin » et comprendre, entre autres, en quoi ces « marabouts itinérants » étaient un phénomène de la société parisienne et ce qu’ils en révélaient. Un travail de référence salué par Constant Hamès, docteur en anthropologie, spécialiste du monde musulman et ancien chercheur au CNRS, pour avoir « le mérite d’affronter l’étude de cette terra à peu près incognita » des marabouts parisiens et de leur « culture du secret ».

« C’est compliqué pour toi la vie, non ? Je peux t’aider »

 

Un peu plus haut sur le boulevard, postés en face du magasin Gifi, sur la place du Delta, c’est le début d’une autre terra, celle des marabouts maghrébins. « Ils disent n’avoir aucun rapport avec les Africains de quelques mètres plus bas, explique un major de la brigade anticriminalité du 18e arrondissement qui les connaît bien. Ils ne donnent pas de papiers. Ils sont assis devant les boutiques, ils ont soit leurs clients habituels, soit des passants qu’ils réussissent à attirer avec quelques formules, quelques prières. »

« Viens voir, tu penses beaucoup toi, tu avais de la chance, mais en ce moment, c’est compliqué pour toi la vie, non ? Je peux t’aider. » Dans sa djellaba vieux rose, jambes croisées, visage ridé, l’air paisible, regard impénétrable, ce vieux marabout joue sa petite mélodie fameuse et ordinaire, avant de préciser que, malgré quarante ans passés en France, il ne parle pas bien français. Un ami à lui, à côté, s’improvise traducteur. « Tu as un bon cœur, une bonne famille, mais les gens se moquent de toi. Quelqu’un est jaloux et te met le mauvais œil. » Si nous avons assez de cœur pour lui faire « une offrande », il a une solution.

Dans une ruelle, un peu plus haut, « on sera plus tranquille ». L’un calcule les forces et faiblesses de ma vie en gribouillis illisibles sur un mini-bout de papier collé dans la paume de sa main, tandis que le second traduit ce que le premier marmonne en arabe. Si l’on rajoute 30 euros aux 20 euros déjà versés, le vieux marabout peut rentrer chez lui pour préparer quelque chose de puissant qui nous retirera le mauvais œil. Il n’oubliera pas non plus, de prier pour nous. Si c’est d’accord, rendez-vous dans une heure, même ruelle, même renfoncement. Ils seront toujours là, dans le coin.

* Le prénom a été modifié.

Charlotte Herzog

 
Source : Le Monde

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