Tribune : Cette génération WhatsApp qui doit nous inquiéter

Voitures calcinées, duels épiques entre jeunes et forces de l’ordre et l’armée qui prend position dans les principales artères de la capitale. Le tout sur fond d’une folle course à la propagande d’images dont l’effet choc était garanti.

 

Par: Taleb Ould Sid ‘Ahmed Mbareck *

 

Transposé sur les téléphones mobiles, le bras de fer post-électoral menaçait d’échapper à tout contrôle. Clap de fin. Internet fut tout simplement banni pendant quelques jours, semant la confusion générale, avant de revenir au compte-goutte.

WhatsApp, une application qui a coûté 22 milliards de dollars à un jeune ex-étudiant de Harvard nommé Mark Zuckerberg, propriétaire de la galaxie Facebook, a réussi en 24 heures chrono à semer la zizanie en Mauritanie, pays où l’on consomme l’info et l’intox comme on sirote allègrement un thé.Il faut oser le dire :l’issue mouvementée de l’élection présidentielle du 22 juin 2019 ne doit pas être comprise comme un banal épisode post-électoral, marqueur de la vitalité de notre système démocratique. Notre pays traverse une des phases les plus critiques de son histoire et le scrutin qui vient de s’achever n’a fait qu’exposer au monde notre extrême fragilité.

Même les démocraties les plus solides ont eu maille à partir avec les réseaux sociaux au cours des 12 derniers mois. A ce titre,  l’Inde et le Brésil offrent une grille d’analyse à méditer.

Ces deux pays sont en effet considérés par les spécialistes comme les premiers cas d’école de propagande massive utilisant WhatsApp, au moyen d’une technique bien rodée : l’astroturfing, qui consiste à amplifier artificiellement des messages à des fins de propagande politique ou commerciale.

Le cas du Brésil en octobre 2018, où l’actuel Président Jair Bolsonaro et son équipe avaient méthodiquement fait noyer leur adversaire Fernando Haddad dans un flot de messages défavorables. Quant à l’Inde, ce sont des rumeurs circulant sur WhatsApp à propos de kidnapping d’enfants qui avaient donné libre cours à des scènes de lynchage.

Dans les deux cas, la faute aux fake news (fausses nouvelles), phénomène apparu en Grande-Bretagne lors de la campagne du Brexit en mars 2016 et pendant l’élection présidentielle américaine quelques mois avant.

Tout le monde a été surpris par l’enchaînement des événements post électoraux que nous venons de vivre. Pourtant, des signes annonciateurs avaient donné l’alerte depuis quelques mois. En mai 2017, sur un coup de sang, des chauffeurs de taxi avaient appelé à une grève qui a failli tourner à l’affrontement inter communautaire, après que de fausses images eurent circulé sur WhatsApp.

La rumeur qu’une communauté et ses biens étaient particulièrement visés s’était propagée comme une peste aux portes d’une ville encerclée par des nuages de fumée. Le danger des contenus politiques les plus viraux était dès lors en œuvre.

Curieusement, personne n’avait jusqu’ici levé le petit doigt pour dire : Attention, la coupe est pleine, il faut faire quelque chose.  Bien sûr qu’il ne faudrait pas succomber à la tentation d’une lecture communautariste ou racialiste des évènements. Mais force est de constater que la toxicité du débat public et des contenus sur WhatsApp est un processus qui a commencé depuis 5 ou6 ans en Mauritanie. Il a été encouragé par l’absence d’une alternative de gouvernance adaptée aux défis actuels et le creusement des inégalités sociales et économiques.

Ce qui se murmurait tout bas est désormais ouvertement exprimésur la place publique et dans les urnes. L’analyse des résultats du vote ne laisse l’ombre d’aucun doute. Certes nos concitoyens veulent du changement dans les pratiques politiques, mais la proportion prise par le vote identitaire jette un froid glacial sur les perspectives d’une nation unifiée. Sans proclamer la mort des formations politiques classiques, il y a lieu de reconnaître que la conquête du pouvoir n’est plus uniquement une affaire de professionnels de la politique.

Des nouveaux acteurs dans notre pays s’appellent GanbanaaxuFedde, Neddo Ko Bandum, Nidaa Al Watan, Ana Hartani Mani Barani.

Le problème avec ces structures, c’est qu’elles sont le fruit de revendications basées sur l’appartenance à une communauté, à une ethnie, à une langue. Elles sont le reflet de notre échec, en 60 ans d’existence comme Etat souverain, à construire une Mauritanie qui rassemble et traite sur un pied d’égalité ses enfants.

Décrochage

Un des principaux enseignements de cette élection est la faible résonance des thématiques de la sécurité, chères à nos partenaires occidentaux, auprès des électeurs mauritaniens.

Ceux-ci ont clairement mis en avant les questions d’ordre socio économique et revendiqué leur droit  à vivre dans un Etat égalitaire. Il n’est donc pas étonnant que l’implication des jeunes fut assez forte tout au long du scrutin, y compris le poids de leur vote.

Et cela, les politiques l’ont bien compris. D’où vient-il alors que l’on s’étonne de les voir à la pointe des violentes manifestations qui ont éclaté avant même que la CENI ne proclame les résultats provisoires ?

Les jeunes manifestants qui ont exprimé leur colère dans nos rues ne sont ni des bagaudes venus de la Gaule romaine, encore moins des hooligans déchaînés sur des terrains de foot. Il s’agit bien de nos propres enfants, pour la plupart des ados éjectés de l’ascenseur social, victimes des turpitudes de leur élite politique. Leurs familles sont en situation de décrochage.

Infiltrés dans une certaine mesure par des éléments violents, comme on a pu le constater ailleurs dans des circonstances plus ou moins similaires, la plupart d’entre eux ont d’abord voulu exprimer un ras-le-bol : Y’en a marre des promesses non tenues par les politiques, de la précarité de leurs conditions de vie, des contrôles intempestifs qui frisent le délit de faciès.

On parle à longueur de journée de croissance et de millions de dollars, et pourtant nous avons un des systèmes éducatifs les plus défaillants du monde. Il n’y a qu’à examiner les piètres résultats enregistrés à l’occasion des examens et concours : 129ème sur 130, selon une étude publiée en 2017 par le forum économique mondial pour l’Afrique. Entre 2013 et 2016, le taux de réussite au bac peinait à franchir la barre des 10%.

Citée par la Banque mondiale, une étude effectuée en 2012 indiquait que 39% des jeunes mauritaniens n’étaient ni éduqués, ni employés, ni formés à un métier. A elle seule, la ville de Nouakchott concentre l’essentiel des sans-emploi du pays, avec 51%. A l’intérieur du pays, en zone rurale, la situation est alarmante : abandon scolaire des enfants et paupérisation de leurs parents ont mis sur la route de l’exode des milliers de familles, à telle enseigne qu’en 2020, dans moins d’un an, les spécialistes prévoient une population urbaine plus importante que celle rurale, avec 52,8% de citadins contre 48,3% en 2013.

Cela fait plus de 30 ans, depuis le début des années 80, que nous poussons une bonne partie de nos concitoyens vers « un repli géographique et culturel », pour reprendre l’expression de Christophe Guilluy, auteur du remarquable No society, livre abondamment cité depuis le mouvement des gilets jaunes, pour la pertinence de ses analyses sur la disparition de la classe moyenne française. Le cloisonnement entre les citoyens, qui ne partagent plus les mêmes valeurs civiques, conduit forcément à entretenir la méfiance, voire la défiance.

Les zones périphériques de Nouakchott qui s’enflamment à chaque secousse, comme c’est ce fut le cas ces derniers jours dans les quartiers de Sebkha, Arafat, El Mina et Riyad, traduisent cette situation.Autant dire que l’heure de vérité a sonné, pour qui sait lire dans le creux de la main son destin. Car « demain, c’est la grande chose. De quoi demain sera-t-il fait ?», s’interrogeait Victor Hugo.

*Taleb Ould Sid’ Ahmed Mbareck, PHD, est spécialiste en Développement durable et communication pour le développement. Il est diplômé des universités française, tunisienne et ivoirienne. Il a travaillé pendant une dizaine d’années pour la Banque mondiale. Il est actuellement Conseiller pour la Banque maghrébine d’investissement et de Commerce Extérieur, basé en Tunisie. Taleb Ould Sid Ahmed Mbareck est aussi Président d’une Association de développement local.

 

 

Source : Initiatives News

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