Présidentielle 2019 : Pourquoi il y aura un deuxième tour

Le 22 juin prochain annoncera probablement  la recomposition du paysage politique mauritanien, en profondeur. Le sentiment de revivre le scénario des échéances présidentielles précédentes sans suspense, sans passion, (si ce n’est quelques hurlements hystériques que l’on entend çà et là au détour d’une khaima), a peut-être effleuré l’esprit de bons nombres d’entre nous. En effet, lorsque la candidature de Ghazouani se profilait, le réflexe était sans doute de dire « le raïs n’est plus, vive le raïs ». ​Mais à ce jour, seul Mohamed Ould Abdel Aziz ose parier sur un coup « KO » au premier tour.​ L’homme, nous l’avait prédit, il n’est pas né pour perdre.

La bataille de la vallée ​ – S’il y a une région qui mobilise toutes les attentions pour cette échéance, c’est bien celle de la vallée. À elle seule, elle regroupe 34 % de l’électorat(Trarza, Brakna, Gorgol, Guidimakha), suivi par la capitale Nouakchott avec 24 %. L’enjeu de la vallée ne se joue pas que sur son poids électoral, mais plutôt sur l’avènement de nouvelles offres politiques incarnées par la Coalition Vivre Ensemble menée par Kane Hamidou Baba, et de l’alliance  RAG-Sawab, sous la houlette de Biram Dah Abeid.

Ces dernières répondent plus aux  préoccupations de ces populations, centrées principalement autour de la question foncière, du règlement définitif du « passif humanitaire », de la valorisation de leurs identités culturelles, les difficultés liées au recensement, une absence de politiques de développement inclusives, d’une marginalisation constante etc. ​

Si la vallée a toujours été (dans sa majorité) un grenier électoral acquis au pouvoir en place, elle vient d’entamer sa révolution des consciences. On présage  un virage à 180°. Trop bavards, les faits disent  » quarante ans d’une politique d’autruche, ça suffit, n’est-ce pas » ? ​

Ce n’est donc pas un vote ethnique, encore moins épidermique comme le prétend le candidat Ghazouani, c’est plutôt un vote de la raison, une prise de conscience de plus en plus grande et assumée. La bataille de la vallée semble donc perdue d’avance par le régime.

La Coalition Vivre Ensemble ​– Inattendue sur le l’échiquier politique du moins pas en 2019, la Coalition Vivre Ensemble pèsera de son poids dans cette arène. Face à la situation qui prévaut, elle se présente comme  le puzzle manquant de cette joute électorale  pour barrer la route au parti au pouvoir,  ou du moins pour ne pas lui offrir un sprint en solo vers le palais ocre.

La CVE offre à l’électorat,  le plus disparate,  en l’occurrence l’électorat négro-africaine un package politique auquel elle peut s’identifier. ​Quand bien même qu’elle soit cataloguée et stigmatisée comme une offre politique à sens unique, elle continue à engranger un électorat de plus en plus grand et de faire adhérer au-delà de ce que l’on pourrait être tenté d’appeler son électorat naturel, par son appel pour le vivre-ensemble. ​

Il faut également croire que la diabolisation des forces politiques antisystèmes d’obédience négro-africaine ne fait plus mouche. Bien au contraire, elle renforce le sentiment d’une discrimination programmée et la nécessité de resserrer les rangs.   ​

La poussée de BIRAM ​– Il représente sans aucun doute pour une certaine catégorie de la population, le seul opposant à pouvoir faire face au régime en place. Il faut dire que ces dix dernières, l’opposition bloquée dans ses atermoiements avec le pouvoir entre dialogue et pas dialogue ou boycott et pas boycott, à coup de communiqués, oubliant qu’en matière de politique, l’opinion se gagne sur le terrain et par des actes. Biram avait un boulevard à lui tout seul. La nature n’a-t-elle pas horreur du vide ? ​

C’est donc son engagement, sa constance et sa détermination dans son combat politique face au système qui a fini par lui forger l’image du leader incontournable. Et par conséquence la seule  alternative crédible,  auprès d’une base de plus en plus élargie composée majoritairement des jeunes. ​

La procuration d’Ould Boubacar ​– En se fondant sur les « pronostics », Ould Boubacar est le candidat le mieux placé pour barrer la route au pouvoir. Soutenu par le parti islamiste Tawassoul, deuxième force politique du pays, il bénéficie d’un appui d’une organisation politique bien structurée. ​

La candidature par procuration de Tawassoul,  en la personne de Sidi Ould Boubacar a surpris. Néanmoins, elle reste tout à fait compréhensible. Dans le contexte actuel de la sous-région, il n’est pas bon d’être islamiste. Les Frères l’ont vite intégré et leur choix s’est porté sur lui. Tawassoul a joué au pragmatisme bien foncièrement machiavélique.

La deuxième procuration de Ould  Boubacar est celle de Bouamatou. Elle est sans doute plus personnelle, mais elle reste de taille.  Celui qui a soutenu et légitimé Aziz en 2008 est aujourd’hui l’un de ses plus fervents ennemis. ​

Ould Boubacar bénéficie certes de soutiens de taille, qui le place en « outsider »,  bien qu’il ne soit  pas si consensuel notamment dans l’électorat négro-africain. Ses accointances avec le régime de Taya lui feront certainement défaut dans la bataille de la vallée.​

Un bilan catastrophique – Mitigé est sans doute un euphémisme si l’on veut qualifier les dix années de règne de Mohamed Ould Abdel AZIZ.  Sur le plan économique, la gouvernance est  un désastre pour le pays. Jamais la gabegie ne s’est accrue que sous le magistère d’Abdel Aziz et son clan. Aziz est arrivé au pouvoir en se décrétant président des pauvres et avait nourri en cela beaucoup d’espoir. Dix ans après, la fracture entre  riches et pauvres n’a jamais été  si grande et  la misère aussi  présente. C’est sous Abdel Aziz que nous enregistrâmes des victimes de la famine. Pour un président des pauvres, le bilan est catastrophique.​

La continuité comme alternative ​– Quand bien même  un changement d’homme à la tête  de la magistrature suprême est à apprécier (pour notre démocratie en construction toute pierre étant bonne à prendre), néanmoins, une continuité comme seule alternance est le sentiment le plus partagé. Ghazouani qui a cheminé à côté de son ami et frère d’armes  et est comptable avec lui de deux coups d’État dont celui contre Sidioca, en dit long sur son attachement à l’encrage de la démocratie. Aziz est certainement le prototype le plus abouti que le système ait produit. Ce dernier est-il capable de produire sa propre antichambre ? De ce fait, avoir ​une réserve sur Ghazouani et sa capacité à apporter des changements profonds pour une Mauritanie nouvelle débarrassée de ses démons est plus qu’improbable. ​

Les soutiens de Ghazouani brandissent comme seul argument psychologique, caricatural et subjectif. Ils avancent leurs traits de  personnalité:  »  un marabout contre un guerrier ». Ça ne suffira pas pour convaincre.

La réalité est qu’Abdel Aziz et son  ami de quarante ans opèrent avec un même logiciel. L’un est la facette manquée de l’autre. Inutile donc de dire qu’ils fonctionnent de la même manière. ​

L’échec de la junte ​– Les mauritaniens aussi aspirent à une vie meilleure, ils veulent vivre dans un  pays où il fait bon vivre où la citoyenneté a un sens où le citoyen est au centre des intérêts d’une nation. ​Quarante ans après l’avènement du pouvoir militaire, force est de croire que les aspirations des mauritaniens  sont bien loin de la réalité.  ​

Le pouvoir militaire est tributaire des  pages les plus sombres de l’histoire du pays, créant ainsi une bipolarisation qu’elle instrumentalise à sa guise pour défendre ses intérêts et privilèges. Le sentiment d’un retour à un pouvoir civil comme alternative au pouvoir militaire semble être pour beaucoup de mauritaniens la solution et de plus en plus partagé.​

S’il y a un mérite que l’on peut attribuer au pouvoir militaire, c’est bien d’avoir instaurer la médiocrité en norme. ​« Un militaire, c’est fait pour militairer ».​

il devrait donc y avoir Un second tour.

Lamine kane

(Reçu à Kassataya le 17 juin 2019)

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