Tierno Monénembo – « Le charme discret du tribalisme »

CHRONIQUE. En dépit des élucubrations émises par les politologues du dimanche, il n’est pas la cause de nos maux, il n’en est que l’effet collatéral.

Par Tierno Monénembo*

C’est un petit microbe de rien du tout qui ordinairement n’occasionne que le rhume ou l’eczéma. On l’appelle le tribalisme. Parfois, il se résume à une joyeuse comédie quand, par exemple, le berger rencontre le forgeron, le Sérère, le Peul ou le Camara, le Condé. Mais, sitôt que l’on approche des élections ou que flotte dans l’air une forte odeur de pétrole ou de manganèse, le joli petit microbe se transforme en un monstrueux virus qui dévaste tout sur son passage, faisant les gros titres de la presse et la bonne affaire des marchands de vent et des charlatans. Oui, il devient dangereux, très dangereux : il décime les vieux, les femmes, les enfants et surtout – plus fragiles encore – les liens immémoriaux qui tissent la trame de notre civilisation.

C’est malin, c’est stratégique, c’est financièrement rentable de réduire l’Afrique à une espèce de zoo où des tribus sans lien s’entre-déchirent au nom d’étranges rivalités ancestrales. Cela permet de masquer les problèmes de fond en surfant sur la candide émotivité du peuple. Cela permet d’effacer d’un trait de plume les contradictions économiques, la source d’abord et avant tout du soubresaut des sociétés. Un subterfuge intellectuel qui arrange beaucoup de monde, à commencer par nos politiciens qui ne sont jamais aussi à l’aise que quand il s’agit de trouver des boucs émissaires.

La redistribution des richesses (minières, notamment), le partage des terres, les défis liés aux grands déséquilibres écologiques sont noyés dans une logorrhée ethnographique qui ne fait avancer personne. Mais comment voulez-vous que l’on parle de santé et d’éducation, d’agrobusiness et de nouvelles technologies dans des pays où l’État a déjà du mal à régler la circulation et à ramasser les ordures ?

Pourtant, a priori, le tribalisme n’est pas dangereux. La tradition, par la parenté à plaisanterie et par un souci constant de la mesure et du conciliabule, savait parfaitement le contenir. Et, par leur sagesse, des leaders comme Léopold Sédar Senghor, Houphouët-Boigny, Modibo Keïta, Hamani Diori et autres avaient réussi à faire de leur pays des modèles d’unité et de complicité interethnique.

Aujourd’hui, hélas, le phénomène prend des proportions alarmantes : les mains (ô combien sales !) de nos politiciens ne suffiront donc pas. Il faudra que les chefs traditionnels, les prêtres, les marabouts et les intellectuels sortent du bois. Ils doivent prendre leurs responsabilités, nous inviter à la concorde en nous éloignant des gaz délétères de la surenchère et de la stigmatisation. Les Africains ne sont pas des ennemis congénitaux. Le mal ne vient ni des Bétés ni des Baoulés, ni des Dogons ni des Peuls, ni des Zoulous ni des Mandingues.

Notre continent, qui est beaucoup plus riche qu’on ne le pensait, suscite des convoitises d’autant plus dangereuses que l’Europe n’est plus l’unique prétendante. La menace de l’apocalypse plane de nouveau sur nos têtes. Toutes nos ethnies sont en danger de mort sous le double effet du cynisme des grandes puissances et de la fumisterie de nos dirigeants.

* 1986 : Grand prix littéraire d’Afrique noire ex aequo pour « Les Écailles du ciel » ; 2008 : prix Renaudot pour « Le Roi de Kahel » ; 2012 : prix Erckmann-Chatrian et grand prix du roman métis pour « Le Terroriste noir » ; 2013 : grand prix Palatine et prix Ahmadou-Kourouma pour « Le Terroriste noir » ; 2017 : grand prix de la francophonie pour l’ensemble de son œuvre.

Source : Le Point (France) – Le 09 février 2019

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