Election de Miss Côte d’Ivoire 2019 : une polémique révélatrice des tensions identitaires

La gagnante Tara Gueye, dont le père est sénégalais, a été attaquée sur ses origines. Un signe des divisions qui persistent et inquiètent à l’approche de la présidentielle de 2020.

Tara Gueye est une ravissante jeune femme. Samedi 1er juin, la demoiselle de 22 ans, qui portait déjà pour couronne celle de Miss Yamoussoukro, s’est vue sacrée Miss Côte d’Ivoire 2019. Le jury, le public de l’hôtel Ivoire comme les électeurs n’ont rien trouvé à redire à sa plastique parfaite ou à sa moralité, comme il est coutume de le faire dans ce genre de concours de beauté. Le seul accroc de la soirée, croyait-on : Suy Fatem, la Miss 2018, s’est éclipsée au cours de la cérémonie et n’a pas pu remettre son écharpe à la nouvelle élue dont le quotidien était jusque-là consacré à des études d’économie au Maroc.

Bref, tout semblait coller à la promesse des organisateurs qui, sur leur site Internet, assurent à l’endroit de toutes celles qui rêvent de devenir reine de beauté et plus prosaïquement d’empocher 10 millions de francs CFA (15 000 euros) : « Tu apprendras beaucoup de valeurs, de principes et tu t’y feras beaucoup de nouvelles amies ! Si tu gagnes, alors là, c’est le conte de fée : voyages, découverte du monde et bien d’autres merveilles. Tente ta chance, tu n’as rien à perdre ! »

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Jusqu’à ce qu’une vilaine polémique apparaisse sur les réseaux sociaux. En question : la nationalité de Tara Gueye, ou plutôt ses origines. La mère de la jeune fille est ivoirienne mais son père est sénégalais. Il n’en fallait pas plus pour exciter certains esprits prêts à remettre en cause la légitimité de sa victoire. Si l’immense majorité des commentaires ont salué le sacre de Tara « née dans une marmite de beauté », d’autres internautes se sont évertués à dénoncer la victoire d’« une étrangère », interrogeant faussement si « une Ivoirienne peut désormais concourir à l’élection de Miss Côte Sénégal ? »

Des rancœurs non dissipées

 

La polémique pourrait paraître anodine si elle ne ramenait pas sur le devant de la scène un débat qui a largement contribué à mener le pays vers la guerre (2002-2011). Qui est ivoirien et qui ne l’est pas ? Cette question dans une nation largement construite par une immigration venue des voisins du Sahel s’est avérée particulièrement nocive, servant notamment à marginaliser les populations du nord du pays, culturellement proches de celles du Burkina Faso, du Mali ou de la Guinée.

L’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara en 2011, la victime la plus emblématique de cette exclusion, aurait pu mettre un terme à ces disputes identitaires. Mais les rancœurs ne se sont pas dissipées, notamment car le pouvoir, dans une logique de « rattrapage ethnique », a confié la majeure partie des postes de décision à des personnalités originaires du septentrion. Aujourd’hui, la présidentielle de 2020 approche et fait craindre une résurgence des violences alors que le paysage politique, sans changer de têtes d’affiche, est en pleine recomposition.

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Pour résumer la situation en l’état : alors que le chef de l’Etat sortant garde le mystère sur ses intentions, un front anti-Ouattara se dessine, composé de ses anciens alliés, l’ex-président Henri Konan Bédié et l’ancien chef rebelle Guillaume Soro, qui font tous deux les yeux doux à Laurent Gbagbo, installé à Bruxelles dans l’attente de voir son cas devant la Cour pénale internationale (CPI) définitivement réglé. Ses rapprochements ont pu donner lieu à des résurgences d’un discours nationaliste, certains n’hésitant pas à parler de retrouvailles entre « vrais Ivoiriens ». Sous-entendu : les tenants du pouvoir, pour l’essentiel originaires du nord, ne le sont pas.

Preuve des tensions qui bouillonnent dans le pays, à Béoumi, dans le centre, des affrontements entre communautés baoulé et malinké à la mi-mai ont fait 22 morts. Si tout est parti d’une fausse rumeur sur la mort d’un chauffeur de moto-taxi, les discours du moment n’ont rien fait pour prévenir cette éruption de violence. Les démons ivoiriens ne sont pas morts.

 

Cyril Bensimon

Source : Le Monde (Le 05 juin 2019)

 

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