Les ressortissants de Guinée sont les deuxièmes demandeurs d’asile en France

En 2015, ils n’étaient même pas dans le top dix des nationalités arrivant en Europe par la route migratoire. Aujourd’hui, les ressortissants de Guinée sont parmi les premiers contingents à entrer sur le continent par la Méditerranée occidentale et centrale.

 

En 2018, les citoyens de cet Etat d’Afrique de l’Ouest, ancienne colonie française, se sont même hissés au deuxième rang de la demande d’asile en France, derrière l’Afghanistan, avec 8 433 demandes de protection. Les Guinéens représentent aussi la première nationalité parmi les mineurs non accompagnés, soit près du tiers d’entre eux, avec 5 227 mesures de protection en 2018.

 

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En France, cette communauté pèse encore peu, avec 45 000 ressortissants détenteurs de titres de séjour. Mais c’est désormais « la première nationalité détectée aux frontières terrestres », rapporte la commissaire Audrey Roux, chef du pôle national d’analyse migratoire à la direction centrale de la police aux frontières.

Le ministère de l’intérieur considère qu’il s’agit là d’une migration essentiellement économique alors que les deux tiers des 12,5 millions de Guinéens vivent dans la pauvreté. La pandémie d’Ebola, qui a sévi entre 2013 et 2016, a affaibli considérablement l’économie du pays. Les jeunes de moins de 25 ans, qui représentent plus de 60 % de la population, sont particulièrement touchés par le chômage.

Séquelles de longues années de régime autoritaire

 

Sur la base de l’augmentation constante de la demande d’asile guinéenne depuis 2014, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) ainsi que la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) ont mené une mission conjointe dans le pays, fin 2017. Le rapport dresse à grands traits le portrait d’une société qui « souffre des séquelles de longues années d’un régime autoritaire », sous la férule de deux dirigeants qui se sont succédé depuis l’indépendance en 1958 et jusqu’en 2008.

Distribution de produits de première nécessité.
Distribution de produits de première nécessité. CAMILLE MILLERAND / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

 

Même si le rapport considère que « les partis politiques fonctionnent librement » sous la présidence d’Alpha Condé, élu en 2010, il fait état d’une « presse libre balbutiante », de « violences quotidiennes », de « l’enrichissement des élites » et de l’« impunité généralisée ». Il évoque en outre une police peu formée, un système carcéral délabré et surpeuplé, une justice faible et contournée par une gestion communautaire des conflits.

Le rapport évoque aussi la « faillite du système éducatif », la maltraitance des enfants, la pénalisation de l’homosexualité, la prévalence des mariages arrangés et précoces, ainsi que de l’excision. Autant de paramètres qui contribuent à expliquer une demande d’asile fondée à la fois sur des motifs politiques de la part de militants de l’opposition et d’origine peule, mais aussi familiaux et sociétaux. Le taux de protection des demandeurs d’asile guinéens s’élevait à environ 30 % en 2017.

« 70 % des jeunes fuient des violences »

 

L’ambassadeur de Guinée en France, Amara Camara, considère toutefois qu’il n’y a pas de motif politique à cet essor migratoire. Il juge même que le phénomène, est artificiellement gonflé : « Un stock de passeports non biométriques aurait disparu et ça a coïncidé avec une explosion de Guinéens passant par le Maroc », explique-t-il. Le royaume a d’ailleurs mis en place une autorisation préalable de voyage pour les ressortissants de Guinée en 2018. De même, l’ambassadeur estime que de « 40 % à 50 % des passeports biométriques guinéens émis depuis 2014 sont détenus par des non-Guinéens », du fait de fraudes.

Alors que les jeunes Guinéens forment l’essentiel des arrivées sur le continent européen, M. Camara y décèle l’effet d’entraînement des réseaux sociaux. « Ils pensent qu’en arrivant ici, ils vont avoir la belle vie, assure-t-il. Ce sont des garçons issus de zones rurales, sans diplôme, qui cherchent à satisfaire les besoins de leur famille. » Les flux financiers envoyés au pays par la diaspora à travers le monde sont évalués à 450 millions d’euros par an.

« Ces migrations ne sont pas uniquement liées à la recherche d’un avenir meilleur, tempère Serge Durand, chargé de la protection des mineurs isolés étrangers à France Terre d’asile. 70 % des jeunes fuient des violences et notamment des violences domestiques. »

Reconnaissance de la minorité d’âge

 

Moussa (le prénom a été modifié) a quitté la Guinée en février 2018. Il avait 16 ans. Il raconte que lorsque son père a choisi une seconde épouse, il s’est séparé de sa mère, repartie vivre dans son village d’origine. Moussa est alors pris en charge par son oncle, à Conakry, la capitale du pays. Il décrit les mauvais traitements que celui-ci lui inflige, sa scolarité entravée par sa tante qui lui assigne des corvées domestiques. Un voisin lui propose de « sortir à l’aventure ». L’adolescent se laisse convaincre. « J’avais peur d’être comme mon père et de ne pas pouvoir fonder de famille, confie-t-il. La Guinée, c’est le deuxième pays le plus corrompu d’Afrique. Si personne ne te pousse [pistonne], tu ne peux pas travailler. »

Dans le 20e arrondissement de Paris, le 5 avril.
Dans le 20e arrondissement de Paris, le 5 avril. CAMILLE MILLERAND / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Une fois que Moussa est arrivé en France, l’aide sociale à l’enfance n’a pas reconnu sa minorité et lui a donc refusé la protection prévue pour les mineurs isolés. Sans attache, l’adolescent a dormi trois semaines dans le métro parisien avant d’être aidé par le collectif Les midis du MIE, qui mobilise des réseaux de citoyens sur Paris pour loger des mineurs. En décembre, Moussa a saisi le juge des enfants pour contester la non-reconnaissance de sa minorité par le département. L’expertise de ses documents d’identité est en cours. Aujourd’hui scolarisé en classe de 2de, il attend, inquiet.

« Rester des mois à la rue, sans accéder aux soins »

 

La problématique des documents d’identité est particulièrement prégnante pour les Guinéens. Les autorités françaises considèrent qu’il existe dans ce pays, autour des actes de naissance et des jugements supplétifs, une fraude généralisée. « L’état civil est en ruine, tout s’achète et tout se vend », résume un cadre du ministère de l’intérieur. « A cause de cette suspicion, on a beaucoup de mal à obtenir une prise en charge individualisée des jeunes Guinéens, regrette, pour sa part, Priscillia de Corson, de Médecins sans frontières. Certains vont rester des mois à la rue, notamment sans accéder aux soins alors que beaucoup sont passés par la Libye. »

Le taux de protection des demandeurs d’asile guinéens s’élevait à environ 30 % en 2017.
Le taux de protection des demandeurs d’asile guinéens s’élevait à environ 30 % en 2017. CAMILLE MILLERAND / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

 

De son côté, le ministère de l’intérieur explique être à l’initiative pour « construire un projet de coopération » entre l’Union européenne et la Guinée, pour œuvrer à la numérisation d’un état civil biométrique, lutter contre la fraude documentaire et les réseaux de passeurs. Il compte pour cela s’appuyer sur le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique, auquel la Guinée est éligible depuis 2017.

Le travail diplomatique entre Paris et Conakry a aussi permis d’augmenter le nombre d’expulsions de Guinéens en situation irrégulière. « Désormais, la Guinée accorde plus de 75 % des laissez-passer consulaires sollicités », indique la Place Beauvau. Le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, a prévu de se rendre prochainement dans le pays pour souligner cette bonne entente.

 
Julia Pascual

Source  :  Le Monde

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