Le début de la fin pour Netanyahu ?

Le procureur général Avichaï Mandelblit a donné hier une dernière chance au Premier ministre empêtré dans une affaire judiciaire pour s’expliquer avant une éventuelle inculpation.

Le verdict est (quasiment) tombé. Après plusieurs heures durant lesquelles l’État hébreu a retenu son souffle, le procureur général d’Israël Avichaï Mandelblit a fait hier part de son intention d’inculper le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu pour corruption, fraude et abus de confiance dans trois affaires. « Vous avez nui à l’image du service public et à sa confiance (…) vous avez agi en conflit d’intérêts, vous avez abusé de votre autorité en tenant compte d’autres considérations relatives à vos intérêts personnels et à ceux de votre famille. Vous avez corrompu des fonctionnaires qui travaillaient pour vous », a écrit le juge Mandelblit à M. Netanyahu, selon le quotidien Haaretz. Le magistrat a néanmoins indiqué que sa décision n’était pas « finale » et qu’il offrait à Bibi (surnom de M. Netanyahu) la possibilité de s’expliquer devant lui avant de prendre une décision définitive. Ladite audience aura lieu à une date inconnue.

Le Premier ministre israélien, peu de temps après l’annonce du procureur, a réagi via une intervention télévisée affirmant que « quelque chose de terrible est arrivé, et cela nuit à la démocratie israélienne », et que « pour la première fois dans l’histoire du pays, nous allons assister à une audience avant les élections, histoire de renverser la droite et de relever la gauche au poste de Premier ministre ».La décision du procureur intervient en effet 40 jours avant les élections anticipées du 9 avril.

Parmi les trois affaires dont le chef du gouvernement israélien fait l’objet, la plus dangereuse concerne ce que la justice israélienne appelle le « dossier 4 000 ». M. Netanyahu y est soupçonné d’avoir tenté de s’assurer une couverture favorable de la part du site d’information Walla, en contrepartie de faveurs gouvernementales qui pourraient avoir rapporté des centaines de millions de dollars à Bezeq, principal groupe de télécommunications israélien. Shaul Elovitch, alors patron de Bezeq, est lui aussi mis en cause. M. Mandelblit compte également inculper M. Netanyahu pour fraude et abus de confiance dans deux autres dossiers, portant respectivement les noms de « dossier 1 000 » et « dossier 2 000 ».

La procédure devrait néanmoins encore s’étaler dans le temps, l’audience même ne devrait pas se tenir avant le scrutin. La route est donc encore longue avant une éventuelle condamnation.

Cette annonce est malgré tout une mauvaise nouvelle pour M. Netanyahu, en pleine campagne électorale dans le but de briguer un cinquième mandat à la tête du gouvernement de l’État hébreu. Son parti, le Likoud, a dénoncé une « persécution politique », tandis que le Parti travailliste (opposition) a réclamé la démission du Premier ministre. Le Likoud s’était pourtant efforcé, quelques heures avant l’annonce de M. Mandelblit, d’éviter que cette intention d’inculpation ne soit prononcée contre son candidat en déposant une requête auprès de la Haute Cour de justice israélienne, dénonçant un acte « sans précédent dans l’histoire judiciaire d’Israël » et une « ingérence flagrante dans les élections ». En vain. Le chef du gouvernement israélien avait dans le même temps reçu le soutien du président américain Donald Trump. Le chef de la Maison-Blanche avait, depuis Hanoi où il s’entretenait avec le leader nord-coréen Kim Jong-un, qualifié « Bibi » d’homme « solide, intelligent, fort », et affirmé qu’il « faisait un excellent travail en tant que Premier ministre ».

(Lire aussi : Une nouvelle alliance en Israël menace le pouvoir de Netanyahu)

« Candidat idéal »

Cette quasi-inculpation menace le long règne de l’animal politique qu’est Benjamin Netanyahu. Ce dernier est dans le même temps concurrencé sur son propre terrain par son ancien chef d’état-major Benny Gantz qui, en plus d’avoir grimpé dans les sondages, a réussi à former une alliance avec le parti centriste Yesh Atid, dirigé par Yaïr Lapid, et recueilli le soutien d’un autre ancien chef d’état-major et ministre de la Défense de 2013 à 2016, Moshe Ya’alon. M. Gantz a d’ailleurs appelé son adversaire politique à démissionner après l’annonce du procureur.

Outre M. Netanyahu, le Likoud est aussi directement concerné par cette affaire. Selon des informations parues hier dans la presse israélienne, le parti du Premier ministre israélien s’était déjà préparé à l’impact en cas d’une inculpation éventuellement retenue contre son président. « En raison de sa taille, le Likoud dispose d’un budget de campagne plus important que celui des autres partis, soit environ 45 millions de shekels (12,4 millions de dollars). Le parti a économisé chaque shekel en prévision de l’annonce de Mandelblit ; il n’a même pas loué de bureaux pour son personnel de campagne. Au lieu de cela, l’argent sera utilisé pour lutter contre les accusations via des publicités, des SMS et des campagnes sur les réseaux sociaux », écrit le Haaretz. Cela ne devrait néanmoins pas empêcher le parti de M. Netanyahu de perdre des points dans les sondages au profit des adversaires directs de Bibi au sein de la droite israélienne. « Il est clair qu’après l’annonce du procureur, le Likoud risque de plonger dans les sondages, et donc potentiellement perdre des sièges à la Knesset. La liste Gantz-Lapid va assurément profiter de cette période et gagner, très certainement, davantage de sièges en avril », explique Hugh Lovatt, analyste politique au sein du European Council of Foreign Relations (ECFR), contacté par L’Orient-Le Jour.

Le verdict final n’est néanmoins pas encore prononcé, ni pour le Likoud ni pour M. Netanyahu. Ce dernier n’est pour l’instant qu’au bord du précipice et peut encore se sortir de cette situation. Il doit désormais s’atteler à mobiliser le plus possible son électorat et la plus grande partie de la droite israélienne, en alternant discours axés sur la sécurité, qui lui ont en partie valu ses multiples réélections, et accusations contre ses adversaires. « M. Netanyahu est toujours en course contre la liste Gantz-Lapid, même s’il chute dans les sondages. C’est une erreur de prétendre avec certitude que le prochain Premier ministre ne sera pas Netanyahu », estime Hugh Lovatt. L’image de M. Netanyahu n’est également pas totalement écornée. « Quand vous demandez aux Israéliens qui est le plus apte à être le candidat idéal au poste de Premier ministre, à gérer la sécurité et les perspectives économiques, ils répondent : Netanyahu. Il est toujours au-dessus de Gantz, Lapid ou de quiconque », ajoute-t-il. D’autant que, d’une part, le Likoud est toujours en tête dans les sondages, et d’autre part, de mauvaises prévisions dans les sondages ne signifient pas forcément que le résultat est joué d’avance. Le parti de Netanyahu l’a démontré lors des élections de 2015 où il a réussi à remporter la victoire alors que la presse le décrivait comme étant en difficulté.L’autre question, beaucoup plus épineuse, concerne l’avenir de M. Netanyahu si son inculpation était officielle et s’il n’était pas réélu. Il risquerait, en cas de condamnation, ou même avant, sous décision du juge, de rejoindre son prédécesseur Ehud Olmert, derrière les barreaux.

 

 

Elie SAIKALI/OLJ

Source : L’Orient Le Jour (Liban)

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