Le Canada accorde l’asile à une jeune Saoudienne

La situation de l’adolescente, bloquée en Thaïlande, a relancé le débat à propos des tutelles masculines sur les femmes en Arabie saoudite.

 

 

L’adolescente saoudienne qui a fui son pays, affirmant que sa vie était en danger si elle rentrait, a obtenu l’asile au Canada. Bloquée en Thaïlande, Rahaf Mohammed al-Qunun a embarqué, vendredi 11 janvier au soir à bord d’un vol Korean Airlines pour Séoul avant de prendre un avion pour Toronto, où elle est arrivée samedi.

L’annonce a été faite, vendredi, par le premier ministre canadien, Justin Trudeau, qui a indiqué avoir répondu favorablement à une demande du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés pour accueillir la jeune femme, qui aura 18 ans en mars. « Le Canada est un pays qui comprend l’importance de défendre les droits humains et de défendre les droits des femmes », a-t-il déclaré.

L’adolescente saoudienne avait profité d’un voyage au Koweït pour gagner la Thaïlande dans l’espoir de demander ensuite l’asile à l’Australie. A la suite de l’intervention des autorités saoudiennes, et notamment de son père, puissant gouverneur, elle avait vu son visa annulé. Elle s’était barricadée en début de semaine dans une chambre d’hôtel de l’aéroport de Bangkok pour éviter son extradition vers l’Arabie saoudite où, affirmait-elle, sa famille menaçait de la tuer. Le chef des services thaïlandais de l’immigration a confirmé, vendredi, que son « son souhait était de se rendre au Canada » et qu’elle a refusé de rencontrer son père et son frère.

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En acceptant cette demande d’asile, Ottawa prend le risque de voir, de nouveau, s’envenimer des relations déjà fortement détériorées avec l’Arabie saoudite sur les terrains diplomatique et commercial. Ottawa avait durci le ton en août dernier face à Riyad, reprochant au royaume ultraconservateur – dans un Tweet de la ministre des affaires étrangères Chrystia Freeland – d’avoir arrêté plusieurs militantes des droits des femmes. Parmi elles se trouvait Samar Badawi, sœur de Raif Badawi, blogueur dissident emprisonné en Arabie saoudite, dont la femme et les trois enfants sont réfugiés au Canada.

Vendredi, Ensaf Haidar, épouse de Raif Badaoui, a souligné le rôle joué par la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, dans l’accueil de la jeune Saoudienne au Canada. C’est « la véritable héroïne qui a empêché son renvoi de la Thaïlande vers le Koweït », a-t-elle écrit sur Twitter.

Mme Freeland avait, par ailleurs, joué un rôle moteur dans la décision du Canada d’imposer, le 29 novembre 2018, des sanctions contre 17 ressortissants saoudiens responsables ou complices, selon le Canada, du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi commis le 2 octobre 2018 à Istanbul. Leurs avoirs au Canada sont gelés et leur accès au Canada interdit.

Statut de mineur perpétuel

 

Cette affaire a relancé, en Arabie saoudite, le débat sur l’opportunité d’abolir la tutelle, la principale discrimination pesant sur les Saoudiennes, après la récente levée de l’interdiction qui leur était faite de conduire. Ce système enferme les femmes du Royaume dans un statut de mineur perpétuel, en les obligeant à obtenir l’aval d’un référent masculin (père, mari ou frère) pour de nombreux gestes de la vie courante comme voyager à l’étranger, signer un contrat de travail ou se marier.

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Sur les réseaux sociaux, partisans et adversaires de ce régime se sont opposés, multipliant posts et Tweets dans un sens ou dans l’autre. Le hashtag « abolissez la tutelle sinon nous émigrerons toutes » s’est propagé sur Twitter, parallèlement à des messages reprochant à la jeune Rahaf de faire honte à sa famille, signe que cette question divise profondément la société saoudienne. Une campagne en ligne intitulée « Je suis mon propre tuteur », a contribué en 2017 à la diffusion d’une circulaire royale enjoignant à tous les services de l’Etat de faciliter les démarches des femmes.

Après l’entrée en vigueur, en juin, du décret autorisant les Saoudiennes à conduire, les féministes du Royaume envisageaient de relancer la mobilisation contre la tutelle. Mais l’arrestation d’une dizaine d’entre elles, présentées par des journaux comme des « traîtresses » à la solde de puissances étrangères, a éradiqué ce mouvement, très informel. Les militants des droits des femmes encore en liberté ont d’autant plus tendance à faire profil bas que l’on a appris, en décembre, que plusieurs de leurs camarades emprisonnées ont été torturées.

L’avenir de la tutelle est donc entre les mains du seul Mohammed Ben Salman, le prince héritier et homme fort du royaume, surnommé MBS. L’assassinat de Jamal Khashoggi a braqué les regards sur sa face sombre. Mais dans le domaine économique et social, ce trentenaire a entrepris de rompre avec la sclérose du Royaume. Son plan de modernisation, baptisé Vision 2030, promet de sortir le pays de son addiction au pétrole, en attirant les investisseurs et en développant de nouveaux secteurs d’activité, comme les loisirs et le tourisme, ce qui suppose de desserrer l’emprise des religieux sur la société.

Plus qu’une question de temps

 

Dans l’interview qu’il avait donnée en avril 2018 au magazine américain The Atlantic, MBS avait critiqué à demi-mot le fait que les femmes ne puissent pas voyager sans l’autorisation de leur tuteur, tout en soulignant la prégnance du conservatisme dans son pays. « Si je dis oui sur cette question, cela veut dire que je crée des problèmes pour les familles qui ne veulent pas accorder de liberté à leurs filles », avait-il déclaré.

Les « libéraux » saoudiens, partisans d’une poursuite des réformes engagées par MBS, veulent cependant croire que la fin de la tutelle n’est plus qu’une question de temps. « Ce qu’il en reste sera aboli, de facto, plus vite qu’on ne le croit, prédit Faisal Abbas, le directeur de la rédaction du quotidien anglophone saoudien Arab News. Une pratique aussi anachronique est tout simplement incompatible avec les objectifs de Vision 2030. »

Anne Pélouas(Montréal, correspondance) et Benjamin Barthe(Beyrouth, correspondant)

Source : Le Monde

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